Albert Labbouz
 
Bienvenue dans mes mots...  

 
 
hommage à François Béranger
real

Texte et photo par Albert Labbouz
.:: Reproduction interdite sans autorisation ::.

1978…

J’te dois bien ça Béranger, depuis que je te côtoie.

Tu sais, si je me mettais à compter sur les doigts combien ça fait d’année qu’t’es avec moi, je te dirais que ça fait neuf ans. C’est pas rien ! ça compte dans l’amitié. Écoute, c’est bien simple. TERMINALE. 1ère année de lettres, deuxième année de lettres, deuxième deuxième année de lettres, pion à Tremblay les Gonesse, pion à Blanc-Mesnil, pion à Aubervilliers, instit seulement trois mois à Noisy-le-Sec, et cette année apprenti chômeur un peu partout. Alors, compte et tu verras, ça fait presque dix ans.

Mais flash-backons un tantinet et retournons voir comment on s’est connu.

NOS TRANCHES DE VIE

J’avais pas encore rencontré Françoise, mon premier amour, mais ça n’allait pas tarder.

Tous les soirs dans cette piaule de H.L.M de chez mes parents, à Dugny Seine-St-Denis, je me couchais les angoisses au cœur, les utopies à fleur de cervelle et le transistor rivé à mon oreille pour écouter quelque chose qui me permettrait de dormir cool ( le mot n’existait pas encore, on disait tranquille et c’était pareil.) Y avait un gus qui paraissait sympa et honnête, bourré de références soixante huitarde et qui mettait en présence des anars sans âge aux idéaux bouillonnants. Il s’appelait Michel Lancelot, comme le chevalier qui va chercher la quête du Graal, bref la vérité ou ce qui pouvait y ressembler. Ouais ! J’étais en terminale et des angoisses aussi capitales que la peine du même nom me faisait dresser les cheveux sur la tête et par la même occasion, j’avais les boules. C’était pas rassurant, mais mine de rien, moi qui avais toujours été élevé dans la politesse et les valeurs honnêtes et le silence du monde politique, je sentais quelque chose naître en moi un peu comme un fœtus dans le ventre d’une femme qui désire réellement l’enfant qu’elle va mettre au monde. Cette chose c’était la révolte et le dégoût de la société dans laquelle j’évoluais à mon grand regret. Enfin bref, une sorte d’huile de foie de morue que je me devais de dégueuler un jour ou l’autre. Je ne savais pas très bien comment traduire tout ça ! Sûr, je gribouillais des mots en regardant les nuages par la fenêtre du cours de philo. Je rêvais d’un monde «  rousseauiste » ! Et puis je prenais parti lors des grèves lycéennes sur l’affaire Bensimon, cette prof virée du C.E.T d’à côté parce qu’elle n’avait pas voulu recevoir l’Inspecteur d’Académie. J’avais des potes au Secours Rouge, à la Ligue, chez les trotskards, chez les maos aussi et même si c’était un peu congénital chez ceux qui croyaient à la bonne foi d’Israël. Moi, cependant, de par mes origines, j’essayais de voir leurs revendications avec le recul nécessaire pour ne pas me faire entuber. Et j’ai bien fait ! Leurs prises de positions relevaient à la longue, comme étant du racisme à rebours, et un con nommé Zerbib m’avait même fait le reproche d’être pote avec des arabes qui disait-il : « sont l’ennemi héréditaire des juifs ». Pauvre mec ! Moi qui n’aime pas classer les gens celui-là fut jeté aux invendus pour toujours. Et je restais sur la touche avec un autre juif aux idées semblables aux miennes : Zeitoun, militant acharné de L’O.C.I : (organisation communiste Internationale.) Et le soir, mes angoisses mal digérées de la journée émergeaient en me laissant les yeux vides et larmoyants. J’idéalisais de belles amours et un monde chouette. Et c’est lors d’une de ces nuits au moment où la fatigue du sommeil commençait à me taper sur le cervelet que tu m’as murmuré à l’oreille :

« J’en suis encore à me demander

après et tant et d’années

à quoi ça sert de vivre et tout,

à quoi ça sert, en bref d’être né. »

Tu sais Béranger, c’était aussi simple que ça ! C’était si évident à dire que je n’avais pas su le dire. C’était ça ! Ce n’était que ça ! Et l’odyssée de ton héros, il me semblait l’avoir vécu en partie… Mon père n’avait rien du colon algérien. C’était un modeste employé à Oran. Et lui aussi s’est fait blouser par des paroles prometteuses. Et lui aussi il s’était retrouvé avec une valise dans chaque main dans Paris en brume, un matin du mois de mai, les yeux gonflés de fatigue et de colère contenues, de haine et de peine, mais malgré tout avec un rien d’espoir au cœur. PARIS TOUR EIFFEL HOSPITALITÉ et tutti quanti. Et le soir quand il rentrait dans le meublé du 18 ème, parfois je l’entendais pleurer en retenant ses pleurs par dignité parce qu’un employeur lui avait dit qu’à 46 ans c’était trop vieux pour boulonner. Dur ! Pour mon père qui était persuadé d’être un lion. Il avait rétorqué un jour à un contremaître : 

« Prenez-moi n’importe lequel de vos meilleurs jeunes ouvriers et vous verrez qui de nous deux fournit le meilleur travail. »

On lui avait ri au nez. Et mon père s’était retrouvé poinçonneur à faire des trous, des petits trous, toujours des petits trous, la nuit pour les noctambules de la ligne « Balard-Charenton-école » à la station La Motte Piquet Grenelle. Mon frangin et ma frangine et moi on l'entr’apercevait mon père, parfois tard, dans un demi-sommeil, la nuit quand il rentrait. Ma mère, elle s’était décidée à travailler dans un atelier de couture la Butte Montmartre. Mais mon père, il a voulu qu’au moins ses enfants aient une mère à défaut d’avoir l’ombre d’un père. Alors, à la suite d’une engueulade avec une rentière qui trouvait que ma mère ne piquait pas assez vite, elle a quitté le turbin.

Je te jure Béranger , ce soir-là à l’émission de Lancelot, QUELLE CLAQUE cette chanson pour moi ! Et même si cela peut te faire sourire : quelle révolution ! Lancelot a simplement dit : « c’était François Béranger » Mais ton nom était plaqué comme une diapositive sur l’écran blanc de mon avenir !

Le lendemain au Lycée, j’interrogeais les érudits es-disques :

-          Béranger, tu connais ?

-          - C’est un homme politique ?

-          Mais non, et con, c’est un chanteur, c’est génial !

-          Ah bon ? Bof !

Personne, mon pauvre vieux n’avait entendu causer de toi. Mais loin de me décourager, cela me faisait plaisir ! Tu n’étais pas une star et donc ta chanson n’avait pas un but commercial. J’interrogeai Patrick David, un copain fana de Férré et d’Hallyday… Et oui… Y avait pas encore Lavilliers pour les loubards et les révoltés.

-          Tu connais Béranger ?

J’ajoutai piteusement :

-          Un chanteur engagé !

-          Tu l’as entendu à l’émission de Lancelot ?

-          Ouais ! Tu l’as entendu aussi ?

-          Il le passe souvent.

-          Tu ne peux pas savoir Pilou (c’est son surnom) comme cette chanson m’a fait du bien. Il a fait des disques ce mec-là ?

-          Des trente-trois, j’sais pas. Mais j’ai le 45 tours de « Tranche de vie. »

-          NON ? C’est pas vrai ! Tu m’le passes. J’l’enregistre et j’te le refile.

-          -OH tu peux le garder, j’lécoute presque pas.

-          Tu l’aimes pas ?

-          C’est pas ça, mais j’achèterais le trente-trois si je le trouve.

Le lendemain, Pilou pénétrait dans le lycée brandissant l’objet et me le remettait avec un sourire amical. Bonne journée pour moi.

J’avais hâte d’être à la maison pour t’écouter, François. Et je ne peux pas dire combien de fois, j’ai regardé ton visage aux yeux écarquillés avec ton béret sur ta tête. T’avais un visage banal Béranger et c’était bien ! Ouais !

Moi, je n’avais pas l’impression de ressembler à une minette découvrant une nouvelle idole. J’te trouvais chouette Béranger. J’avais envie de te dire merci.

Quand j’ai passé le disque le soir à la maison, je faisais hurler le Teppaz. Mais chaque fois que tu prononçais les mots : « Aurès, Kabylie, Mitidja  », je baissais le volume pour ne pas choquer la maisonet. J’ai eu la même attitude lorsque j’ai passé un disque de Areski et Brigitte Fontaine où ils chantent en arabe : « Moi aussi…Mon amour. » Tu comprends ? Si j’ai eu ce geste et moi je l’ai compris que beaucoup plus tard, c’était pour ne pas faire remonter les mauvais souvenirs dans les artères de mon père. Je crois que j’ai bien fait malgré tout. Essayons de ne pas finir en fait d’hiver.

photo par Albert Labbouz

LA FÊTE DE CE TEMPS-LÀ

Et puis. Et puis, ça y était ! J’étais amoureux ! Elle s’appelait Françoise, oui le féminin de François ! Elle était comme dans mes rêves et je l’aimais. Elle avait 16 ans. Le Nous existait. OUF ! Nous avions tes deux disques.

Celui sur lequel t’as l’air si triste. Tu as les cheveux ultra courts. Il n’y a presque des chansons d’amour. Je les adore. Mais tu ne les chantes plus.

« Le téléphone », « oui oui dis-- moi oui. » , « Brésils », « Chanson Bleue ».

Et puis aussi surtout « Natacha » qui était en quelque sorte notre hymne à Françoise et à Moi. Vraiment Béranger, grâce à toi, tout lycéen merdeux et pédant qu’on était, on savait ce que voulait dire vivre, avec espoir.   Tu chantais : « ça doit être bien ». Pour nous, c’était bien et entre Françoise et moi ça collait. Une fois je t’ai vu à une émission de Jean Christophe Averty. Tu chantais : « l’ancien chemin de fer » J’aimais bien, mais sans plus.

Et puis tu sais le temps ça s’effiloche lentement et la colle de mes amours desséchait insidieusement, sans que je m’en, rende compte.

Un dimanche gris de morosité et de dispute latente, pour se changer les idées on est allé à la première fête du PSU à Colombes. Tu t’souviens ? Tu y passais ! Mais y avait aussi Vigneault, Serge Kerval, Fontaine et Areski, peut-être qu’ Higelin serait  là, Kirjuel.

Pour Françoise et moi, c’était la première fois qu’on te voyait sur scène. Nous n’avions de toi que la vision des photos sur la pochette de tes deux disques. Quelle claque quand on t’a vu ! Putain, on n’aurait jamais imaginé que tu avais les cheveux aussi longs que ça ! Et puis quelle dégaine dans ta salopette rayée ! Bien avant Coluche ! Tu marquais des points, j’vais t’dire ! Tu sais entre nous, mais tu ne l’répèteras pas, je te classais dans ma tête comme le Dylan français, et encore, en plus honnête. J’avais amené mon appareil photo Zénit et je t’ai pris en photos. Je les ai encore, elles ne sont pas mauvaises, vu qu’on était seulement deux ou trois à en prendre. Ce week-end à Colombes, ça nous a réchauffé Françoise et moi. On a vu Fontaine et Areski. Et comme dans notre tête Higelin était le p’tit copain de Fontaine, Françoise sur mes insistances, est allée demander si Jacques viendrait. Brigitte a été très correcte et avec timidité a répondu qu’elle ne croyait pas. J’crois bien que nous avions fait une gaffe, non ? La rupture entre Jacques et elle était ,sans doute, neuve ? Mais là n’étaient pas nos intentions de plagier France-Dimanche. Nous pensions Françoise et moi que les chanteurs de gauche, c’était une bande de chouettes copains qui se fendaient la gueule tout en servant une cause commune, et un avenir serein. On était naïfs, hein ? Tu trouves pas ? Peut-être après tout toi aussi tu croyais à ce genre de chose ? Quand tu chantais « Une ville », par exemple, c’était vraiment une sérieuse mise en garde que tu nous adressais. Et dans notre inconscient, nous frémissions sérieusement :

« Et si demain c’était ta ville, mieux vaut ne dormir qu’à moitié. »

Et quand tu disais dans « Tranche de vie » à propos des flics :

« Faut dire que j’m’étais amusé à leur balancer des pavés. »

Les applaudissements en masse qui s’en suivaient venaient du fin fond du cœur. ALORS ? Les gens de gauche n’étaient pas une grande famille de chouettes copains ?  Ceux qui entendaient ces phrases à tes concerts et qui n’avaient jamais osé rire à la gueule d’un flic devaient se dire : « Au moins un qui ose ! »  Et le courage montait en eux. Et ceux qui avaient eu maille à partie avec les forces de l’ordre devaient jouir en disant : « ce mec, il est comme nous ! » Tu comprends, Béranger, on sentait cette franchise en toi et ça nous tenait chaud. Tout était possible.

Y A DIX ANS JE CHANTAIS PARTOUT…

Et ça ne ratait pas ! Aux moments d’intenses espoirs réels, ça nous tombait sur le coin de la gueule. Une de ces nouvelles internationales qui laissent coi ceux qui croyaient que tout serait effectivement possible. Deux syllabes, un mot : CHILI !

Et je pensais Chili+Grèce, la flamme suit la traînée de poudre.

À la cartoucherie de Vincennes à l’appel du M.I.R (Mouvement International Révolutionnaire), de nombreuses vedettes avaient répondu présentes. Quelle affiche ! Mélina Mercouri, Delphine Seyrig, Michel Piccoli, Higelin, Romain Bouteille, Mouloudji et des chanteurs chiliens, et même si j’ai bonne mémoire, ça me revient doucement : Los Machucumbos. C’est dire tous ceux qui se sentaient concernés ! Le chapiteau était petit, certes. De nouveaux parfums flottaient dans l’air. Patchouli, Hachisch, Kif. Je trouvais que ça puait ! Françoise et moi, on était assis sur la terre battue comme tout le monde. Un  moment entre deux chanteurs, on s’est retourné. Des mecs derrière nous mélangeaient du tabac à une sorte de poudre verte. J’ai glissé à l’oreille de Françoise : « ça doit être de la drogue. » Et d’une naïveté encore plus grande que la mienne, elle rajouté : « Peut-Être que c’est juste pour parfumer le tabac. » Je te jure Béranger que je ne bluffe pas ! On y croyait qu’à moitié. Je crois qu’on s’était un peu préservé de cette agression-là grâce à notre amour. Bien sûr la banalité consisterait à dire que notre amour était une drogue, mais cela devait être un peu ça. Nos engueulades, nos retrouvailles, nos tendresses et nos violences nous dénonçaient sûrement vingt fois plus que de la fumée de cigarette truquée. Et puis, si nous étions là, outre le spectacle et sans être affilié à aucun parti aucun, c’était parce qu’il se passait quelque chose très loin et qu’il ne fallait pas rester aveugle et sourd et muet. Rappelle toi Béranger : si j’étais né en 43, y aurait eu de fortes chances pour que des sales bonshommes tout verts s’intéressent de près à mon cas. Mon père lui, a eu le réflexe de conservation de sauter du train qui l’emmenait chez Jérôme Bosch pour revoir sa femme et sa mère qui s’angoissait dans un coin d’Algérie.

Alors, Chili, Grèce. Tu comprends pour moi ça voulait dire des gens qui vibrent aux sensations naturelles ; chaleur, pluie, mer, paresse et sérénité. On ne pouvait pas les opprimer !

Françoise s’était offert un UHER à quatre pistes et moi, avec l’argent gagné au centre aéré, un 135 mm. Françoise a enregistré tout le spectacle. Moi j’ai pris en photo Mélina Mercouri, Romain Bouteille et Mouloudji, Higelin et toi.

On t’attendait et tu es arrivé avec Denis Gérard ton bassiste et ta guitare sèche. Tu nous as chanté des nouvelles chansons.

«Chansons d’amour 2 »,  qui deviendra plus tard « la fille que j’aime ». Cela devait être la première fois que tu la chantais. On était plié de rire à chaque couplet. C’était superbement bien trouvé et d’un humour très sain. Un couple dynamique derrière nous, qui ne te connaissait pas, a sérieusement pris son pied en t’écoutant. Tout le monde riait. Et nous, les connaisseurs  nous avons ri doublement quand tu as fait allusion à Natacha.

«  Autrefois dans une autre chanson,

 j’ai dit qu’elle avait un ventre

 comme une plaine à blé mûrs

mais ça f’sait agriculture… » 

Tu ne te prenais pas au sérieux et c’était bien. Tu as dû enchaîner par Anastasia. Ça ne s’appelait pas encore « le Tango de l’ennui. » Formidable. C’était neuf, même si le tango comme on dit aujourd’hui, ça fait rétro. Et toute la salle reprenait en chœur le refrain. C’est vrai ou pas ? Tu t’en souviens ? J’raconte des conneries ? … Et puis…Y a eu aussi « Triche devant » comme tu dis. Tu te marrais parce que tu faisais les quatre notes de transition musicales en chantant « la la la la ». Mais je crois qu’on t’a bien aidé à le faire. Non ? Denis Gérard, derrière ses lunettes rondes, son petit mégot éteint à la bouche assurait pénard. Moi j’avais bien compris que tu étais venu là, c’était pour être actif vis-à-vis des évènements. Certes, on se marrait, et les petits cons qui te narguaient devant n’avaient rien pigé. Ils étaient déjà là pour Higelin, mais tu nous as ramené à une gravité et une prise de conscience comme toi seul sait le faire en chantant une chanson très longue et que nous écoutions perplexes. C’est celle qui s’intitule « Manifeste ». Rappelle toi Béranger, moi je ne peux pas l’oublier. À la deuxième reprise de « comme on a les mêmes choses sur le cœur » spontanément, sans que tu leur demandes, sans que tu leur fasses signe, comme tu le fais maintenant avec insistance ironique, TOUT LE MONDE sans exception a chanté et repris en chœur. Comme dit un flippé que je connais : « C’était GRAND Béranger ! » Il se passait quelque chose non ? On avait tous la même chose sur le cœur. Il nous fallait exploser. Je te promets, les gens se sentaient terriblement concernés. Françoise a peut-être encore ces enregistrements si elle ne les a pas effacés. Y a même celui d’Higelin. On l’entend chanter l’embryon de ce qui sera plus tard : « Paris New York. New YORK PARIS. » et « Alertez les bébés ». Il dit en substance. Je cite de mémoire : « La première révolution qu’un homme fait, c’est celle quand il est bébé… » Et puis, ça crevait les yeux qu’il était complètement raide. Des copains spécialistes de ce genre d’attitude m’ont affirmé qu’il était en plein trip. J’entendais ce mot pour la première fois. Alors candide, j’ai demandé des explications.

«  Ben quoi ? Il est sous acide. »

 Figure stoïque de ma part.

« Il prend son pied avec du LSD ! »

Moi : attitude de celui qui a enfin compris.

Et puis si Françoise a toujours ces bandes, on devrait entendre Higelin dire texto en plein milieu d’une chanson, où Kuelan imite Yoko Ono et où Jean Querlier s’époumone dans un saxo aussi grand que lui : « OAH ! J’en ai marre ! » et se saquer en rigolant. Applaudissements sous le chapiteau. Sifflets. Agitations. Stupéfaction générale. J’en étais resté Bouche bée.

Là où je me suis senti totalement étranger, c’est après le discours de Mélina Mercouri. Tout le monde s’est mis à crier CHILI ! CHILI ! CHILI ! CHILI ! Et je me suis dit que tout ceci avait une attitude sécurisante. On gueulait. On virulait. On pétitionnait. On insultait les fachos, mais tout ça se faisait sous un chapiteau entre gens pensant la même chose et qui quelques heures plus tard se retrouveraient disséminés dans Paris : ceux-là à la recherche d’un bon film, ceux-là devant une chope de bière, ceux-là avec une chouette gonzesse qu’ils auront réussi à draguer et d’autres glandant ou bossant, mais loin très loin de Pinochet, du Chili, de Victor Jarra et des Indiens aux salires de misère. Merde ! ça me faisait chier !

NE DISONS JAMAIS, JAMAIS. NE DISONS JAMAIS, TOUJOURS

Quelque temps après, ce fut la déchirure entre Françoise et moi. Je saignais de toute part. J’avais mal car elle ne m’avait pas prévenu. Véritable couperet, cette décision me laissait les bras ballants, la tête bourdonnant de souvenirs et de réminiscences et je hurlais mon mal d’amour sur la moindre guitare, sur le moindre centimètre carré de feuille blanche, dans la rue, dans mon lit, dans mes cauchemars ! Françoise n’était plus, ne serait plus jamais là ! Blessure au carré : elle était, elle serait, elle y est encore avec Zeitoun l’ami marxiste-Léniniste de dernière minute. Et là, Béranger, je te dois une fière chandelle ! J’avais raté tous mes suicides de Roméo et au bout de quelques mois les intempéries atmosphériques de mes sentiments se dissipant peu à peu, c’est vers toi que je me suis tourné. Certes , j’écoutais « Rachel, Rachel » et « nous sommes un cas ». mais je me remettais quotidiennement « ça doit être bien » et plus particulièrement « L ‘amour minéral ». À présent, je comprenais nettement cette chanson, et qui plus est, je comprenais aussi parfaitement ce disque : « le monument aux oiseaux » devint mon hymne. Je comprenais la phrase si longtemps hermétique pour moi :

« Je m’assieds dans le terrain vague

Là où la lune fait pousser des forêts

Peut-être en y croyant encore

Vais-je m’envoler très loin de mon corps. »

Toi aussi tu avais du y passer par ces états d’esprits suicidaires et aussi par la volonté d’en sortir tout de même en essayant les remèdes inimaginables : moraux, idéologiques et peut-être sûrement pharmaceutiques.

L’itinéraire amoureux que tu évoques dans « chanson d’amour » ne m’était pas totalement étranger surtout lorsque tu dis :

« Un jour soudain, moment très rare

Illumination dans le noir

Mais les habitudes marient

La récupération, la vie… »

Et ton refrain sommeillait en moi. Et je m’efforçais de ne plus dire « toujours », de ne plus dire « jamais ». J’avais peur. Je goûtais de l’interdit et mes yeux s’écarquillaient. Je vomissais souvent très tard dans la nuit. Je ne me reconnaissais pas. C’était ça ce qu’elle avait réussi à faire de moi, par son absence. Pourquoi m’avait-elle caché ce pouvoir de destruction d’autrui à distance. Je sentais bien que je m’enlisais dans des marais de désespérances. J’évitais d’écouter Brel et Ferré car ils avaient raison. Je t’écoutais toi car tu avais plus raison qu’eux ! Je te jure Béranger, c’est la seule fois où je t’ai pris pour ZORRO, je te le jure ! Mais je suis sûr que tu me comprends. Je voulais même vivre avec cette lame dans mes ventricules. Tu comprends ? Les paroles amicales ne sonnaient pas comme je l’aurais souhaité. Seule ta voix ferme me permettait de croire que personne n’aurait ma fleur ! Et puis petit à petit le soleil transperçait ces putains de nuages. Des gosses jouaient avec moi. Mes premiers jobs furent salutaires : Animation… Je m’oubliais… Et c’était tant mieux ! Je m’oubliais, mais je ne l’oubliais pas. Il faut congeler les souvenirs. On ne sait jamais. Ils peuvent re-servir un jour… Comme par exemple aujourd’hui devant cette machine à écrire. Et je redécouvre, écrit sur le disque même, dans le rond central, de chaque côté, cette phrase de Françoise, écrite de sa main :

« Quand les nuages seront bleus

Le ciel n’aura l’air de rien

Nous serons heureux

Ça va être bien… »

Cristallisation…

MANIFESTE, MAGOUILLE and Co

Mes remous intérieurs se décantaient doucement. En cette année 1974 beaucoup espéraient que la France deviendrait socialiste. Pompidou la mine patibulaire et la prostate saturée venait de quitter sa chienlit préférée. Le cirque électoral se mettait en branle.

Avec quelques copains, on s’est pointé au PSU qui cette année avait lieu à Medon. BEAUCOUP, BEAUCOUP de monde. BEAUCOUP, BEAUCOUP de soleil. Un parfum de liberté flottait dans l’air. Chacun son trip. Ceux là étaient à poils, moches ou beaux, beaucoup faisaient mine de ne pas être surpris. Ces autres là roulaient leurs joints dans du papier journal. Quant à ceux-là plus traditionalistes, ils étaient entourés de leur cageot de Kronembourg. Les gosses s’en donnaient à cœur joie maquillés et barbotant dans une piscine improvisée. Outre la scène principale, un autre chapiteau allait accueillir beaucoup de Bretons. Alan Stivell remportait un vif succès un peu partout et la Bretagne était à la mode. Beaucoup de vedettes aussi qui ne veulent pas l’être : Reggiani, Yves Simon, Graeme Allwright, Una Ramos, Gilles Serrvat, Paco Ibanez, Rufus et d’autres dont les noms ou les présences m’échappent. Bien sûr tu étais de la partie et d’après ce qui se disait, tu avais une formation électrique. Ça, je demandais à voir ! Cédais-tu au goût du jour ? Effectivement sur scène, vous étiez 4. Denis Gérard celui avec lequel je t’avais souvent vu avait disparu. Instruments électriques, mais toi tu étais fidèle à ta gratte sèche. Les gens s‘étaient massés nombreux pour t’apercevoir. Je crois que ta notoriété allait bon train. Tu devenais sûrement une star parallèle. Et déjà ton public s’élargissait de jeunes lycéens et lycéennes curieux de posséder une conscience politique. Je n’étais plus lycéen. Le départ de Françoise m’avait sur ce plan-là, définitivement guéri. Je veux dire par là que j’avais sans nulle doute mûri. J’avais trop longtemps été aveugle. Aveugle à tout ! Même à la voie que j’aurais dû suivre ! Je m’étais planté haut la main en fac de Droit, et allègrement, il allait en être de même en Fac de Lettres. Mais j’avais au fond de moi, ce désir de ne pas avoir l’impression de perdre mon temps. Et après tout, je me posais la question de savoir si je le perdais vraiment ! Mais comme tu le dis dans une de tes chansons :

«  Plus on se pose de questions et moins on trouve de solution »

De fêtes en en fêtes, de concerts en théâtre, de music-hall en cinémas, de soirées noctambules en petit matin frileux tout était bon pour me donner l’illusion que j’oubliais l’amour défunt.

À travers cet itinéraire suicidaire, sans le savoir tu me guidais me maintenant en vie tout de même. Tu me disais :

«  Le monde bouge. »

«  Les jours sont courts les nuits sont brèves,

brûlons la vie par les deux bouts.

Craignons de nous réveiller morts

sans avoir assez joui de tout. »

Et chaque matin je me levais avec l’espoir lointain du :

« Freedom, Love , Hapiness… »

Et quand je me mettais à penser à elle tu me susurrais :

« Elle voyage dans le monde entier… Elle dit que c’est bon, un sac plein d’illusions ! »

Et dans cette équipée sans but, je m’étais entouré de nouvelles têtes blondes et jeunes. Des adolescents de quelques années plus jeunes que moi et qui n’avaient encore rien vécu de sérieux. Je ne me proposais pas de leur faire vivre mes désenchantements, mais au moins, voulais-je les mettre en garde contre ce que je n’avais pas su voir à leur âge. Oui, je sais on peut me taxer de paternaliste ou de leader ou même de dirigiste. On n’a pas manqué de le faire, après et ceux-là mêmes que j’avais voulu aider. Mon père, l’esprit chargé de proverbes disait souvent : « Affranchissez le cave, et le cave vous affranchit ! » Et c’est ce qui se passa. Mon intention n’avait pourtant été qu’une mise en garde. Mais j’y reviendrais quand je parlerai du Théâtre de la Renaissance où tu t’es produit quelques mois après la fête du PSU. Cette fête du PSU qui ressemblait à cette époque, un peu au bonheur. Les gens étaient tellement chouettes. Sourire était tellement facile et gratuit. Cela me rappelait une de tes chansons :

« La fête du temps »

C’est vrai, c’était bandant de voir chacun faire ce qui lui plaisait. Nous étions étonnés un peu tout de même que cela ne fut pas très facile pour lier connaissance avec les demoiselles. Je pensais que quelque chose restait à faire dans ce domaine et qu’il existait encore trop de méfiance et de retenues dans les rapports garçon-fille. Évidemment il était très facile de se faire un copain pour ces deux journées. Mais les filles semblaient effarouchées dès que nous tentions d’établir le moindre contact. Moi, sur ce plan-là, je me tenais plus ou moins à l’écart en me réfugiant dans mes souvenirs. Mais les deux autres copains sentaient de drôles d’envies leur monter au sexe et au cerveau lorsqu’ils voyaient un couple batifolant sans retenue au milieu d’autres gens paraissant indifférents. Ils avaient du mal à ne pas laisser leur regard s’attarder sur la poitrine dénudée d’une jeune femme libérée prenant le soleil. Nous avions d’ailleurs eu beaucoup de mal à retenir Jean-Marc vers minuit qui, la tête pleine de chouchen hurlait qu’il voulait une femme après s’être délibérément jeté sur un couple pour tenter de décrocher un misérable baiser féminin. Jean-Marc partait au service militaire deux mois après sans avoir jamais eu de réelle compagne.

Toi, quelques heures plus tard, l’après midi tu as chanté toutes les chansons que j’aimais bien et qui maintenant étaient rôdées. Je connaissais par cœur tes enchaînements spirituels qui constituaient ton seul jeu de scène. Mais avais-tu besoin de jeu de scène vraiment, quand ta musique constituait à elle seule l’impact nécessaire pour la prise de conscience ? Alarcen, ton guitariste démontra très vite sa virtuosité. L’électricité t’allait bien, même si quelques critiques avisés (hum !) y notèrent quelques défaillances. Deux moments, forts sont tout de même à relever.

Le premier, c’est quand avec UNA RAMOS tu as chanté « Nous sommes un cas ». UNA RAMOS assurant les enchaînements à la kana (flûte péruvienne). Alarcen regardait avec un gentil sourire votre prestation. Les amateurs d’Amérique du Sud ce jour-là ont dû être ravi. C’est dommage que quelques années plus tard, un ami de Gilbert FAVRE, grand spécialiste du Folklore Latino américain, charangusite et kénotron talentueux m’ait dit que cet UNA RAMOS n’était qu’un Indien fou de fric et plus ou moins manfoutiste des problèmes que tu soulèves dans ta chanson. On ne peut se fier à personne ma brave dame ! Il n’en reste pas moins que ce moment fut tout de même intense. Tout comme la dernière chanson que tu as interprété ce jour-là et qui laissa pantois tous les rockers puristes. Tu nous l’as présenté délicatement et ironiquement cette chanson. Et ce fut LA BOMBE ! Littéralement LA BOMBE ! Je ne dis pas ça pour te flatter. Certes, elle tombait à pic avec les élections, mais peut-on te reprocher d’être un témoin de ton temps et de ton époque ? Dans le public, non seulement nous étions subjugués, mais en plus nous riions franchement reconnaissant au passage, comme tu le dis : « tous nos héros favoris ». Et puis tombait comme toujours cette gravité finale, même dans tes chansons les plus drôles :

«  … Dans un stade militairement gardé où l’on pourra toujours chanter.

MAGOUILLE BLUES… »

Toi tu ne l’oubliais pas le CHILI. Cette chanson si comique fut elle faisait bizarrement écho à l’une de tes premières :

«  Et si demain c’était ta ville

Mieux vaut ne dormir qu’à moitié. »

Beaucoup ont oublié Bertrand Renouvin et sourient aux apparitions télé de Jean-Marie Le Pen. Pourtant ces genres de bonshommes sont toujours existants et guettent le moindre faux-pas. De nombreux français veulent de l’ordre, non ? Comme tu le dis :

«  2 ou 3 pour cent, ça fait quand même pas mal de gens… »

Et si ces 2 ou 3 pour cent gardaient les stades, pourrions-nous même ouvrir la bouche pour chanter ? Aurions-nous, même le droit de chanter, ne serait ce qu’une chanson d’amour ? Béranger tu as raison de nous tenir éveillé !

Et ce n’est que justice d’évoquer un autre grand bonhomme qui à cette géniale fête du PSU réussit sans contraintes à nous faire lever et chanter avec lui ses émotions et ses utopies : Graeme Alwwright. Ce moment-là aussi était chaud pour nos cœurs et nos consciences.

Le dimanche soir, dans les rues de Meudon en rentrant sur Paris, nous étions sûr que la France avait des chances d’être socialiste. Jean-Marc, le copain breton eut tout de même cette juste remarque : « Les flics, eux ne seront jamais socialistes ! » Silence dans la VW… Moi, dès ce jour j’allais guetter la sortie de l’album électrique. D’autre part, tu annonçais dans Rock’n Folk que tu allais te produire pendant deux semaines au théâtre de La Renaissance avec tes nouveaux musiciens.

REVE ANCIEN MAIS COMPLETEMENT NOUVEAU

Pour me dire que l’amour pouvait se mettre entre parenthèse, je l’avais substitué par une sorte de grande amitié, de grande confrérie avec des nouveaux copains et copines devant qui je faisais figure de patriarche. Et c’est entouré de ces tout jeunes amis que nous sommes allés te voir, en septembre, je crois au théâtre de La Renaissance. Tu nous avais habitué à payer de modiques sommes pour t’applaudir, certains furent étonnés de la cherté des places. Il me fallut donc expliquer que comme tout un chacun tu devais louer la salle, que le directeur de la salle devait ramasser un pourcentages sur les entrées, donc on ne pouvait pas t’incriminer. Après tout, 25 balles c’était pas la ruine ! Je me trouvais bien dans ma peau à la tête de Gillou, Marianne, Brigitte, Jean-Marc, Yoyo, Didier etc… Non pas que j’eusse l’impression de me sentir intellectuellement supérieur, ce n’est pas tout à fait mon genre, mais j’avais l’impression de rajeunir ou disons de me maintenir dans une jeunesse lycéenne qui après tout n’était pas si éloigné que ça. Marianne et Brigitte étaient celles qui traînaient le plus souvent avec moi. D’après ce qu’elles disaient, elles n’étaient pas mécontentes de découvrir tout ce que je pouvais leur faire découvrir. Elles admettaient volontiers que ma maturité les aide un tant soit peu dans leur existence future. Ce à quoi je répondais par un aphorisme de Brigitte Fontaine : « J’ai 26 ans mais seulement quatre d’utiles… Je ne crois pas à l’expérience… » En fait, sans le leur dire, j’étais persuadé qu’elles pouvaient m’apporter d’avantage que ce que je pouvais leur procurer : aussi bien en sécurité qu’en apport culturel. Entre elles et moi, une sorte de grand triumvirat d’où aucun style de conventions n’était banni. Certes j’avais des attirances physiques pour Brigitte, et Marianne s’en trouvait lésée, mais cette question fut rapidement dédramatisée puisqu’il ne se passa jamais rien de physique entre Brigitte et moi. Et si par la suite, Marianne et moi avons brisé quelques barrières, c’est qu’en fait nos deux personnalités se rapprochaient tant au niveau des conceptions idéologiques qu’au niveau des idéologies sexuelles. Je préfère sur ce chapitre-là rester révérencieux. Après tout, Béranger, cette nouvelle porte ton nom et c’est à toi que je veux rendre hommage (en quelque sorte). Mais je parle, je parle… Et je m’abandonne facilement à la confession personnelle. J’ose espérer que cela ne te dérange pas du tout. Tu sais, je crois, et peut-être seras-tu d’accord avec moi qu’écrire c’est s’impliquer entièrement même s’il s’agit de fiction pure. On peut inventer toutes sortes d’histoires, c’est toujours un peu de soi, beaucoup  même des fois, qu’on y met. Et je suis convaincu qu’il en est de même pour les auteurs compositeurs interprètes.

Les places que nous avions louées n’étaient pas très bonnes. Nous étions placés de telle sorte que nous t’avons vu que de dessus. Nous ne pouvions malheureusement rien retenir de tes mimiques qui parfois soulignent certaines phrases de ton texte. Par exemple il t’arrive de ne pas croire ce que tu dis (ou de le faire semblant). Ainsi au moment où tu dis dans « Manifeste » :

« Je suis peut-être comme (mimique) certains d’entre vous,

simplement en colère ! »

 Alors, pour ce spectacle, je ne sais pas à quoi c’était dû : à la salle ? à tes nouvelles orchestrations ? à ton batteur qui décidément tapait toujours trop fort et sans nuances ? À nous qui avant de rentrer dans la salle éclations de rires pour un rien ? Toujours est il que mon impression d’ensemble fut quelque peu déçue. Et puis, tu ne paraissais pas en forme, pas tellement convaincu non plus. On sentait qu’il te manquait quelque chose. Si je risquais une opinion toute personnelle, je dirais que c’était le contexte politique ajouté à celui de la fête où tu n’es que de passage et où il faut qu’en une heure ou parfois même trois quart d’heure, tu puisses capter les attentions et propulser tes mises en garde et tes sentiments que chacun est libre de partager ou non. Dans ce spectacle de « Re-naissance », tu nous as offert deux parties. Certes tu as chanté des chansons que tu ne chantais plus jusqu ’alors : « la fête du temps », le monument aux oiseaux », « y a dix ans », chanson bleue », mais les structures théâtrales semblaient te bloquer et puis ne commençais-tu pas un peu à déchanter aussi ? Les agressions du public devenaient de plus en plus verbales et directes. Tout le monde ne voulait-il pas de toi que tu représentes un peu la mauvaise conscience de la classe dominante ? En fait, ne voulait-on pas nous-mêmes t’ériger en star porte parole de nos espérances que nous ne savions pas formuler ? Et sans t’énerver ce jour-là en fin de première partie avec Jean Pierre Alarcen arpégeant suavement une guitare électrique, tu nous as donné un élément de réponse :

«  C’est un rêve ancien

Tant de fois mutilé

Tant de fois survivant

Aux coups du monde et du temps

Freedom Love happiness

Amour Bonheur… Bonheur et liberté

Freedom love happiness

Que de mensonges !

En vos noms que de mensonges

Mais c’est plus sûr

Que des milliards de gens

Se lèvent chaque matin avec l’espoir lointain

Du Freedom Love happiness

Ça empêche de voir clair

Ça empêche d’entendre et de penser… » 

Chanson désespérée qui, si elle se serait arrêtée là aurait revêtu la forme d’un suicide, mais encore une fois tu propulsais l’espoir comme dans un ventre :

«  Mais attends

Reste encore un moment

Sur ta bouche

Sur ton sœur

Je viens de faire un rêve

Un vieux rêve de bonheur. »

Quand je pense que certaines féministes en écoutant « La fille que j’aime » t’ont taxé de phallo. Alors non ! Vraiment ! Elles n’ont jamais dû entendre ni « le vieux rêve », ni même « Elle voyage », ni « Rachel », ni « Tous ces mots terribles », ni « amours envolés », ni « derrière ses valises », ni « à ma grande mère » que tu composeras par la suite.

À l’entracte dans les couloirs du théâtre des relents de haschich flottaient dans l’air. Un baba, la tête enrubannée et les poignets noués d’écharpes indiennes, la poitrine bardée de colliers de perles fit la remarque suivante à haute voix :

« Béranger c’était super en acoustique, maintenant en électrique, c’est génial, t’as du papier ? »

Je ne peux pas vraiment dire l’impression que je retiens de la seconde partie. Ce dont je me souviens c’est que vous avez misé sur la puissance des décibels et que malgré tout un certain blocage demeurait. Je crois que vous aviez des problèmes de balance et d’acoustique. Suis-je le seul à m’en être aperçu ? D’autres part, tu avais agrémenté ta représentation de petits textes de transition de ton cru. Ironiques et comiques la plupart du temps, graves quelquefois : à force de les avoir entendus, je les connais par cœur :

« Voici une chanson que j’ai écrite pour dire qu’on peut écrire des chansons qui ne veulent rien dire… C’est une chanson sacrifiée, mais qui nous permet de faire la balance et des tas d’autres petits réglages ; « (sourires du public) CHANSON À DANSER !  On peut danser ! Faites pas les cons, y a pas la place !

( Rires du public)

…………

Gigue pour la venue de la Reine d’Angleterre ! Chanson à répondre dans le style Nashville

( Rires et sourires)

……

Nous sommes un cas, chanson des Andes (sourires.)

Voici une chanson qui aurait pu me rapporter beaucoup d’argent (enchaînement) « Je suis né dans un p’tit village… »

Après l’intro du « tango de l’ennui », tu te plantais exprès et tu disais :

« On s’arrête parce qu’on aime bien l’intro, alors on va vous la refaire »

et tu recommençais tout. Dans cette chanson, tu faisais un véritable festival de commentaires comiques…

«  Je mesure aujourd’hui

Combien favorisé

J’étais quand j’travaillais chez P’tit Louis. »

Tu t’arrêtais et tu disais :

« Pour ceux qui ne le savent pas encore, P’tit Louis c’est Louis Renault. Les ouvriers de la Régie l’appellent comme ça, on se sent plus proche de lui et puis ça aide à y retourner le lendemain. »

Dans «  la fille que j’aime » après avoir dit :

«  on voit dans les plaines à blé des moissonneuses-batteuses-lieuses »

 tu forçais l’orchestre à s’arrêter :

« Il faut apporter une petite précision ; je suis le seul auteur compositeur interprète à avoir employé le mot moissonneuse-batteuse-lieuse »

 et tu ajoutais en substance qu’il fallait bien se lancer des fleurs quelquefois tout seul, sans ça personne ne le faisait.

Et puis dans « magouille Blues » tu présentais l’intro comme une « pinkfloyderie » et tu ajoutais le laïus attendu :

« Voici une chanson que j’ai commise entre le premier et le second tour des élections présidentielles, et dans laquelle au passage, vous reconnaîtrez tous vos héros favoris. Principalement Monsieur Jean Royer, mais de TOURS. À ce qu’il paraît dernièrement, il a flippé ! »  ( Rires).

Royer  c’était comme Debré, ils ont tout le temps provoqué systématiquement les rires gras. C’est chouette ! Les clowns existent toujours.

DIFFICILE A DIRE

De représentations en représentations, tes transitions ne te faisaient plus sourires ! Elles n’existaient en fait que pour cette partie du public qui se renouvelait d’année en année et qui te découvrait.. C’étaient les nouveaux lycéens, les lecteurs de Libération, les jeunes cadres qui s’abonnaient au « Nouvel Obs », et puis tous ceux qui avaient fait fonctionner le bouche à oreille.

Les beatniks et les babas te laissaient plus ou moins tomber pour se tourner vers l’idole underground qui grimpait : Jacques Higelin. Je découvrais moi aussi l’Higelin Rock, mais je ne te mettais pas de côté. Et puis, les puristes, ceux qui n’auraient pas supporté de te voir dans une émission de télé, ceux-là tremblaient sur leur base et menaçaient de te taxer de renégat, car selon les derniers ouïes-dire, tu passerais à la Fête de L’Huma en septembre.

« Béranger chez les cocos ! criaient les anars, c’est inconcevable ! Il tourne la veste ! On n’aurait jamais dû le faire passer à la Fédé… Alors lui aussi il se range, après Rocard ! On ne peut plus se fier à personne ! De toute façon, il n’osera pas chanter « Magouille Blues ». Les mecs du P.C ne le laisseront pas. »

Tous tes admirateurs t’attendaient sur ce point précis. Le programme commun de la gauche existait encore, et dans ta chanson tu égratignais un peu Mitterrand qui en ce temps-là causait encore à Marchais ! Et d’un autre côté tu faisais un clin d’œil à Arlette, à Alain Krivine, à l’écolo Dumont et au PSU dont le mec le plus sympa venait de passer sa politique un peu moins à l’extrême gauche : Mimi Roro.

Dans l’Huma dimanche de septembre, à la page présentation des artistes présents à la fête de l’Huma un journaliste disait en substance que tu étais un poète du temps présent certes, mais que la fausse note était lâchée lorsque tu chantais « Magouille Blues » Elle en a usé des rubans de machines à écrire cette chanson ! Je dois t’avouer franchement qu’à l’origine, je pensais que cette chanson, étant donné qu’elle faisait référence à un fait précis et à des personnages précis passerait vite de mode. Mais d’élections cantonales en législatives, passant par les européennes, elle restait toujours d’actualité. Certains guignols ont changé de tête, mais le scénario est invariablement le même.

Le temps était légèrement gris à l’Huma. Tu étais là et beaucoup d’entre nous guettions le moment. Chantera ? Chantera pas ? Le répertoire fut habituel. Les transitions spirituelles accueillies comme à l’ordinaire par les nouveaux initiés à tes spectacles. Et puis tu as dit :

« Après ce que j’ai lu sur moi dans l’Huma, je ne vais tout de même pas baisser ma culotte ! Voici (et là tu as hurlé dans le micro) MAGOUIIILLLE BLUUUES ! »

 Il s’en suivit une ovation fantastique et à l’applaudimètre, je me suis demandé si dans le public il y avait bien quelque mec du P.C au lieu dit « Le kiosque à musique ». OUI, oui, tu l’as chanté. Mais souviens toi bien François… Je connais la chanson par cœur. Alors était-ce un oubli ou un lapsus ? Une contrainte ? Un vulgaire trou de mémoire bien rattrapé ? Je m’en souviens clairement, mais ai-je été le seul à le remarquer ? Tu n’as pas chanté le couplet suivant :

«  Moi pour vous dire la vérité

Je suis plutôt pour le danger

La seule chose qui m’inquiète

C’est le mec qui s'trouve à leur tête

Car plusieurs fois dans le passé

Il a sa veste retournée… »

Après la phrase :

« gaffe aux socialos communistes » tu as enchaîné par :

 «  Les seuls qui soient vraiment sympas

Qui soient un peu comme vous et moi… »

Je te promets que je n’invente rien. Et si c’était un lapsus, ce jour-là, il résonnait drôlement.

QUI EST DONC RESPONSABLE ?

Après… Après…Je ne te voyais plus souvent. Tu tournais dans toute la France en Belgique aussi. Tu n’apparaissais presque plus en banlieue parisienne. Sauf une fois ! À la fête de Libé, tu étais là. Image insolite tu grattais une électrique. Honnêtement, tu ne t’y sentais pas à l’aise.

Ton tour de chant s’est vite déroulé. Beaucoup n’était pas là pour toi. Ils attendaient Higelin ! Higelin qui chantaient la zone, les boxons, les asphyxies New-Yorkaises, la ville et les nocturnes de défonces. Alors, à côté de moi quand tu as essayé de jouer « le vieux » à l’harmonica et que tu n’y es pas arrivé parce que les deux instruments n’étaient pas accordés ensemble, un p’tit con a dit à son pote :

« qu’il se saque, s’il sait pas souffler dans son machin. »

Je lui ai dit gentiment :

« si ça t’intéresse pas laisse au moins la possibilité d’écouter ceux qui apprécient »

Les gens quand tu te mets à leur parler franchement, ils se sentent parfois gênés. Le mec a répondu :

« Béranger, c’est dépassé. »

J’ai pas voulu l’insulter, j’ai seulement répondu et conclu par :

« Béranger c’est intemporel. Si tu peux dire ce que tu penses aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui. »

Le mec n’a pas voulu continuer la conversation. Il a dû juger que je devais être un peu vieux jeu moi aussi. Personne n’a jamais compris que je pouvais apprécier Béranger et Michel Jonasz, Higelin et Dick Annegarn. J’apprécie le talent quand il est intelligent et qu’il se rapproche de mes espérances. Depuis cette fête, je ne t’ai plus jamais vu avec une guitare électrique entre les mains.

 PETITE PARENTEHESE ENCHANTEE POUR SOUFFLER UN PEU.

J’ai commencé ce récit en pensant le terminer assez rapidement. Une vingtaine de pages dactylographiées font déjà un petit tas à côté de moi. Je m’aperçois qu’il y a quelques détails que j’aurais voulu insérer le moment venu, mais qui se sont trouvés relégués de par l’importance des évènements eux-mêmes.

Par exemple j’aurais voulu parvenir à décrire l’impression ressentie au fil des années simplement si je compare les affiches annonçant ton passage quelque part.

1ERE AFFICHE.

Photo MARC GARANGER. Celui là même qui était au service photographique des armées pendant la guerre d’Algérie et qui a établi de géniales photos d’identités pour les arabes. Il devait prendre un nombre incroyable de portraits par jour et sa technique : prendre tout de suite pour saisir l’esprit du personnage. De l’instantanné vrai ! Sur cette affiche cerclée de rouge, les cheveux bien coiffés, tu souris à la limite du rire. Tes yeux se plissent un peu. Tu parais content d’être photographié et tu nous balances ton sourire-rire. Ironie ? Chaleur ? Moquerie ? Qui peut le dire ? Cette photo ne doit être regardé que dans l’esprit où elle a été prise, c’est-à-dire instantanément. Pour moi, la regarder trop longtemps me met un peu mal à l’aise. Béranger ne peut pas tenir (à l’heure actuelle) un sourire comme ça, aussi longtemps.

Question vêtement : une écharpe indienne cercle ton cou. Tu fais propre et abordable : tu ne déranges pas.

2ÈME AFFICHE

Pendant un moment, elle a recouvert les murs de Paris.

Photo Pierre Hussenot.

Affiche noire. Tu es assis dans un large fauteuil en cuir. Les cheveux nattés derrière la nuque. Col roulé ample. Gros ceinturon de cuir. Lewis et croquenots montants. Tu ne souris plus de toutes tes dents, mais tu souris quand même. De ce sourire, qui paraît sympa au premier abord et que l’on se demande par la suite, s’il n’est pas un peu ironique tout de même. Derrière toi accoudé sur le dos du fauteuil : tee shirt à manche courte l’air un peu dur, frisant tout de même le sourire : Jean Pierre Alarcen.

Légèrement en retrait et bien droit les yeux dans le vague : Gérard Cohen.

À côté de lui, carrément appuyé sur le fauteuil, ressemblant à Robert Le Vigan, la mèche rebelle qui vient ponctuer un sourire sardonique l’élément fugitif du groupe : Michel Bonnet le batteur de quelques soirs.

Sans doute pensais-tu que cette formation resterait ainsi pour que tu aies accepté de faire cette photo ? Photo que je n’ai pas revue après le départ (ou l’exclusion ?) de Michel Bonnet.

3ÈME AFFICHE (hum…)

Premier dessin. Martine Hussenot.

Cette fois ci : plus de sourire, plus de regard. Juste ton nom et celui de tes musiciens. Ça fait penser à un panneau signalétique. Ça ressemble à la fête du temps. Ce n’est pas le béton. C’est la campagne un peu idyllique. Peut-être que la vieille dame pourrait être ta grand-mère. C’est vallonné. C’est peut-être Saint Martin, en France, quelque part C’est une affiche qui ressemble à tes utopies. Ça doit être bien.

DERNIERE PHOTO. Ce n’est pas une affiche. C’est la pochette de ton disque « Joue pas avec mes nerfs » Il me semble que c’est un condensé de toutes les images que tu as donnée de toi, jusqu’à présent.

Premièrement : la photo est de nouveau de Marc Garanger. Le sourire est à mi-chemin de ta première et de ta seconde affiche. Tu as ce petit chapeau que tu portes toujours avant les concerts et même quelquefois pendant. Ton nom figure seul comme dans tes premières affiches. À l’intérieur toujours le paysage champêtre mais attention, ce paysage est menacé par l’électricité symbolisée par la guitare électrique. Au verso tes nouveaux musiciens y sont présentés simplement comme dans la deuxième affiche. Au niveau de l’image, à mon avis, ce disque est une synthèse de tout ce que tu as pu vivre jusqu’à présent, non ?

D’AUTRES FÊTES… VOUS AVEZ DIT FÊTES ? FÊTES ????????????????????

Porte de Pantin. 12 HEURES POUR LA LIBERTE D’EXPRESION. IL Y AVAIT AUSSI FERRÉ.

Je dois t’avouer franchement que je t’avais mis un peu de côté. Ce que tu faisais me paraissait un peu trop répétitif. Toujours les mêmes vannes. Toujours les mêmes chansons. La spontanéité que j’aimais bien en toi paraissait enfuie. Et puis pendant près de CINQ mois, j’ai attendu ce disque : « L’ALTERNATIVE ». Tu disais qu’il allait être double et que ça allait faire très mal ! J’ai failli ne pas l’acheter. Tu te cachais. Pas de photos. Et puis des angoisses :

«  L’Alternative, c’est pas malin

C’est la nuit noire ou le matin.

On est comme des girouettes rouillées

On sait plus comment s’orienter. »

Et puis la claque qu’ont dû recevoir les babas shités. Moi qui avais « vomi ma bile le long des routes qui vont ailleurs bordées de cannabis en fleurs » et qui en étaient revenu, tu confirmais mes pensées : « Y a qu’la foi qui sauve BABE ! »

Et puis j’en ai eu gros sur la patate. Des relents de bonheur sont venus m’effleurer :

« Chanter c’est pas vivre

Mais c’est l’espérer

Chanter c’est survivre

Quand on est vidé

Vidé de ses illusions

Tout nu et tout con

Essoré Déboussolé

Casé piétiné. »

Vraiment ! Béranger ! T’as l’chic pour me taper sur l’épaule.

PARIS-LUMIERES BIEN ETEINTES

Le hangar de Pantin qu'on appelait les « abattoirs » était surchargé de monde. Au milieu de ton tour de chant, tu as expliqué que tu allais faire pour la première fois sur scène un morceau long. Tu serrais les deux feuilles de ton texte entre tes mains. Tu étais un peu contracté, je crois. Tu t’es retiré derrière Jean Loup Besson, ton nouveau batteur. Et tu as laissé Jean Pierre Alarcen opérer. De toute évidence, cette musique ne te ressemblait pas. Très subjective. Osmose de rétention et d’explosions. Tendresse sous jacente. Angoisses perpétuelles. Loin des pinkfloyderies, elle évoquait l’univers en mouvance et ces êtres répétitifs et coincés que nous sommes incapables souvent de chaleurs humaines, de compréhensions altruistes. Tu soulignais dans ton texte l’inexorable descente aux enfers si…Si…Nous n’apprenions pas à écouter. Et déjà un thème nouveau apparaissait : le rôle du chanteur que tu es. Aujourd’hui, je peux le dire, ce morceau sentait : « Participes présents. »

PARIS-LUMIÈRE ! Et Alarcen se mettait à régner (quel drôle de nom ! Pourquoi pas libellule ou papillon ?) C’était sa musique sur Tes paroles. Et ça collait ! L’humour devenait grave. La bile s’épaississait. Qui en ces temps avait droit à l’espoir ?

Automation ! Automatisme de tes enchaînements ! Rituelle présentation comico-burlesque de tes musiciens.

«  De maison Lafitte : leader syndical de notre groupe :Jean Pierre Alarcen ! UNE BRUTE ! »

Enchaînement, solo de guitare rock’n roll et virtuose. Plus tard, un peu avant votre dissolution, J.P Alarcen jouera un air un peu charleston mais toujours virtuose.

«  A la batterie écologique bleue du soir au matin, surnommé Martini en référence à vol au-dessus d ‘un nid de coucou. ( Rires du public)… Non… Non… C’est parce qu’il joue bien aux cartes. De Paris XVème JEAN LOUP BESSON ! »

Il esquisse un solo de batterie, les baguettes lui échappent des mains.

( Rires du public)

« Au piano synthétiseur et Hammond récemment parti de MAGMA après avoir piqué les tentures pour mysticisme intense…(Rires du public). Du Québec : Claude Arini dit fourre-moi mon gros bébé ! »

Parfois c’était Francis Lockwood : « marchand d’pichon »

Il tente de jouer la « Toccata de Bach » et la joue fausse.

« À la deuxième batterie, aux percussions, mystérieux comme un train dans la nuit, quasiment invisible : Mimille Millerat d’AULNAY SOUS BOIS. UNE BRUTE AUSSI ! »

Il lève un écriteau avec écrit « Merci »

«  J’ai gardé le meilleur pour la fin, vous l’avez tous reconnu. De Tunis : Gérard Cohen. UNE BRUTE ! »

Il joue faux les premières notes des « Filles de mon pays » d’Enrico Macias.

(Rires du public)

«  Et enfin 80 % du spectacle comme dirait un critique qui ne l’a pas vu. De Noisy Le sec, à la console de sonorisation : Patrick Clerc.

Il met de l’écho dans ta voix. (Ebahissement du public.)

« Quant à moi, vous m’avez tous reconnu : Jean Michel Sardou ! »

( Rires et sifflets mixés)

Vous enchaîniez sur « Manifeste ». rapide. Nette. Incisive. Tu ne donnais plus le temps à ton public de croire que ce que tu racontais pouvait être hypothétique. Ceux qui voulaient y croire étaient libres de faire ce qu’ils voulaient : « dormir ou rester éveillés. » Tu leur balançais des « ATTENTION… POLICE PARTOUT… ATTENTION FUTUR AUTOMATISÉ ! »

Et dorénavant, tu nuançais ton final :

« je suis peut-être comme CERTAINS d’entre vous,

simplement en colère. »

Tu n’obligeais plus le public à chanter en chœur systématiquement. Tu leur suggérais par une diminution de l’intensité du morceau. Mais était-ce pour faire chanter le public ou pour mieux faire péter les extraordinaires soli de J.P Alarcen qui visiblement copulait avec ta musique. Il fermait les yeux, rejetait la tête en arrière, nouant ses doigts sur les cordes de sa guitare qu’il pressait contre ses tripes.

 

 

D’AUTRES LIEUX. D’AUTRES CONCERTS. CES MILLIERS DE KILOMETRES…

MUTUALITÉ1976.

Meeting contre Duvallier le président des tontons makoutes.

Au programme une chanteuse haïtienne TOTO BISSAINTE and you…

À l’entracte, on en avait un peu marre Marcel et moi… ( Marcel c’était un nouveau venu dans mes relations. Une sorte de grand aigri qui était persuadé que son heure de gloire allait bientôt sonner, qu’il allait être d’ici quelques années LA star cinématographique…Une perche au sourire hypocrite (je m’en suis rendu compte par la suite) qui voulait se lancer dans l’impression sur Tee-shirt et qui s’est barré dans l’Hérault avec les deux cents milles balles (2000 Francs) des copains qui étaient prêts à se lancer dans l’aventure.…Fermez la parenthèse.)

On était au bar de ce café en face de la mutu. On avait faim et nous avions en poche quelques francs. ( Ça fait miséreux, ces phrases… Moi ce n’était pas que je n’avais pas de fric, mais sur ce plan-là, je suis totalement tête en l’air. Je ne sais jamais si j’ai 3 francs ou 5000 balles (50 F) en poche. Marcel, lui, toujours entre deux combines n’avait que quelques francs.  Fermez aussi cette parenthèse.)

Tu étais attablé derrière nous. Si ma mémoire st exacte, deux grands enfants étaient près de toi :.Un garçon, une file…Tes enfants?  Et une femme. Ta femme ? et un ami. Ton ami ? Bien sûr nous t’avons regardé. Je t’ai regardé. Nos regards ont dû se croiser. Et je ne sais pas si je pourrais décrire la bizarre impression ressentie… Je te gênais ! ou plutôt non ! Nous nous gênions. Tu me gênais parce que je savais qui tu étais et que je te surprenais hors du contexte spectacle dans une situation ordinaire. Femme. Enfants. Ami.

Je te gênais parce que vous ne parliez sûrement pas spectacle, mais quotidien.

J’ai demandé à Marcel qu’on retourne dans la salle. Je ne veux pas avoir l’air de lui en vouloir, mais il a insisté pour rester. Il espérait toujours lors d’une rencontre fortuite avec une célébrité parallèle ou officielle, que sa chance devait se saisir là. Moi, j’avais compris que si tu avais choisi ce moment pour être là, bordel de merde, c’était pour ne pas être dérangé, être avec la fille que tu aimes et tes mômes et tes potes. Je suis sorti. Marcel fut contraint de suivre. Béranger, ce regard, je l’ai revu plus tard à Stains où un pote de Clerc, Kacem m’avait fait rentrer à l’œil, bien avant le début du spectacle. Ce regard, ça voulait dire : « Qu’est ce que vous foutez là ? Vous voyez bien que pour l’instant, j’ai pas besoin de vous. Tout à l’heure, peut-être… »

Spectacle totalement inhabituel à la mutu…

Chansons cools et rarement interprétées sur scène.

«  Y a qu’la foi qui sauve, babe ! » « Chanson pour initiés » as-tu dit au début. Impression vague, peut-être fausse… Tu n’avais pas envie de la chanter.

Réflexion de Marcel : 

« Tu vois Béranger, c’est pas ça ! Higelin, mon pote, ça c’est du solide ! Avec Higelin au moins y s’passe quelque chose. »

On n’avait pas de bagnole pour rentrer. Marcel est allé voir Clerc en lui disant qu’on connaissait Kacem et s’il pouvait nous déposer au Bourget s’il allait à Noisy Le sec. Clerc s’est excusé, mais ce soir-là, il n’allait pas à Noisy Le sec.

SARCELLES. FORUM DES CHOLETTES 1977.

Je n‘étais pas allé te voir à Saint Denis où tu étais resté assez longtemps au théâtre Gérard Philippe. Un nouvel amour motivait mes énervements, mes débordements, mes excès. Quelque temps auparavant, je m’étais embourbé dans de folles espérances. One more time, je voulais aimer et l’on s’excusait de ne pouvoir le faire. Puis, elle vint à ma rencontre. Elle.

Ça faisait un moment que je ne t’avais pas vu. La salle était bonne. Tu as enfilé ton répertoire, tranquille. «  Paris-Lumière » compris. Tout était cohérent, solidement électrifié. Alarcen se taillait la part du Lion chaque fois qu’il amorçait un solo. Personnellement, je fus ébahi de ré-entendre « Natacha » orchestrée de la sorte. J’avais l’impression que le forum s’emplissait de résonances des claviers de J.P Alarcen et de Claude Arini. Grand moment intense où tout le monde ferme sa gueule. Une chanson nouvelle qui par la suite ne réapparaîtra plus dans ton tour de chant : « Les oiseaux mécaniques »

Les personnes qui m’entouraient avaient le sentiment d’avoir passé deux bonnes heures, sans plus.

Michel eut cette remarque idiote :

« Ouais Béranger sans les adjectifs en ique : mécanique, hystérique, hydropique, chimique, électrique, plastique, étique… Et tous les autres, il ne saurait pas faire des chansons. »

Aussi sec je m’empressais de lui balancer une réplIQUE :

« Peut-être que s’il emploie ces adjectifs critiques, c’est que notre monde est entièrement basé sur ces adjectifs éclectiques. Rappelle toi le générique de « Z » : le premier devoir des colonels était justement de détruire tous les régimes en « isme ». Comme quoi certains suffixes ont aussi des répercussions politiques »

 Peu convaincu ou perplexe, Michel a surenchéri :

« Ouais Béranger, sans Alarcen c’est de la merde ! »

J’avais le goût à la polémIQUE ce jour-là et je bouclai la conversation :

« Ecoute Michel ! C’est la première fois que t’écoutes Béranger pendant deux heures d’affilée, alors comment peux-tu porter un tel jugement, alors que tu ignores tout de son cheminement musical et littéraire. »

Finalement ce fut lui qui conclut :

« Béranger, c’est de la merde ! Je préfère Lavilliers ! »

LE BLANC MESNIL FETE DE LA JEUNESSE JUIN 1978, en plein air.

Routine habituelle… Avais-tu vraiment envie de chanter ce jour-là ? Clerc avait quelques emmerdes avec sa sono et tous ses branchements. Les gens étaient venus passer un dimanche comme on fait passer une arête. Du soleil. Un peu de vent. Beaucoup de jeunes habitués. Quelques vieux couples choqués de tant d’électricité. Et une heure de chansons. Ni plus. Ni moins. Sûrement beaucoup plus de temps pour installer le matériel.

Image insolite (à mon goût) toi dédicaçant tes disques…

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TOUS CES MOTS TERRIBLES ! TERRIBLES…

OCTOBRE 2003. 10 JOUR APRES TES OBSÈQUES.

Voilà, ce texte écrit en 1978 par un mec de 24 ans, s’arrête là. Pas de conclusion. Trois points de suspension. Parce que je savais que je te reverrais. Et je t’ai revu au lavoir moderne en 1999. Fin de siècle. À la goutte d’or comme dans cette chanson d’ARistide Bruant que tu tonitruais :

« A la Goutte d’or » d’Aristide Bruant Chantée par François Béranger ! »

Ça a été bon de te revoir avec cette formation milonga. J’ai été ému souvent, des images ressurgissaient. J’ai retenu mes larmes souvent : Françoise, Marianne Marguerite, Florence.

 « Oh revenez amours envolées… » Une époque m’envahissait. Tu as si bien accompagné ma vie Béranger, même lorsque tu t’es caché à Sauve où tu faisais des grillades pour les gens qui montaient jusqu’à toi. Tu n’étais pas mort, simplement au repos mais un repos où ceux qui t’aimaient pouvaient encore t’entendre gueuler contre l’état de merde, contre cette dure-mère.

« Qu’avons-nous fait de toi, qu'avons-nous fait de nous ? qu’avons-nous fait ? »

Il fallait simplement te chercher tant les majors t’avait enfoui, muselé peut-être. La mémoire courte, Libé ?  Rangés les petits cons du premier rang ? Renaud, qui n’ayons pas peur de le dire a quand même ramassé une partie de ton public en se sacrifiant un peu tout de même à Drucker, à Universal et aux médias ?

 Mais tu étais là François. Et hier encore avec des vieux quadras, des jeunes quinqua on se demandait et on se culpabilisait :

« Pourquoi on ne t’a pas retenu ? Pourquoi on t’a laissé partir en silence ? »

« POURQUOI ????? » comme tu le gueulais dans Magouille Blues.

On aurait eu tellement besoin de toi pour faire la fête tout en gueulant contre la réforme des retraites, contre le statut des intermittents, contre les OGM, et la mondialisation. (Qu’est ce que tu aurais été bien sur le plateau du Larzac, cette année. Tu connaissais en plus !) ,contre la puissance du fric qui tue, contre les intolérances mondiales, contre ce monde qui bouge mal, trop mal. DURE DURE MERE ! Quelle superbe chanson ironique et massacrante tu aurais pu pondre contre ces nouveaux héros pourris Raffarin et consorts, Sarko…Seilleres. J’en passe et des plus pourris. L’époque était propice, tu les aurais secoués les petits cons du premier rang.

Le participe présent n’est pas passé.

Et depuis 10 jours il n’est pas une journée où je croise quelqu’un qui se désole de ton absence, de ton départ, « 2 ou 3 % ça fait quand même pas mal de gens… », qui te chante ou qui regrette de t’avoir un temps oublié…

T’es toujours là, François.

T’es pas mort ! T’es pas mort ! Même pas mort !

COPYRIGHT ALBERT LABBOUZ

24 OCTOBRE 2003

 

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