Cette Femme, Fred
Première rencontre ?
Cinquante et un ans. Il avait cinquante et un ans à quelques mois près. Il s'était installé à l'extérieur face au canal. Il avait mis ses Ray-Bahn pour accentuer l'idée que c'était le premier jour de soleil depuis des mois, que cette soirée exhalait de la liberté, qu'il était tranquille, serein et qu'il n'avait pas ressenti cela depuis de nombreuses années. L'éphémère de cet état d'apaisement ne lui échappait pas. Mais loin de ses triturations cérébrales permanentes sur sa vie, l'amour, la mort ; jouir de ces miettes de solitudes libres étaient bénéfiques. Il avait commandé un expresso tout bêtement. S'il avait voulu jouer un rôle, se croire quelqu'un d'autre ce soir-là, c'est un Américano qu'il aurait demandé au garçon. Il aurait allongé ses pieds sous la table, il se serait imaginé qu'il avait moins de trente ans, que ses rêves de gloire s'étaient matérialisés depuis longtemps. Qu'il avait aimé et été aimé à la mesure de ses désirs. Qu'il était élégant et avait un rapport taille-poids très satisfaisant. Il ne l'avait pas fait. Point. Il était lui, en cet instant précis. Il se supportait. Il n'irait pas à dire qu'il s'aimait, mais ça allait. Il attendait une femme. Pas sa femme, Michelle, non. Une femme qu'il ne connaissait pas qu'il avait croisé deux fois. Une première fois en compagnie de Mona, une amie qu'il n'avait pas revue depuis au moins cinq ans, avec qui il s'était retrouvé un temps dans un stage d'entreprise sur les rapports projectifs entre différents partenaires commerciaux. Un stage plutôt barbant mais où, avec quinze ans de moins, tous les participants s'étaient plutôt bien amusés. Durant quelques années, Mona et lui s'étaient rencontrés chez des amis communs. Il la faisait beaucoup rire, et même si l'idée lui avait souvent traversé l'esprit, aucune occasion ne lui avait été donnée d'avoir une relation sexuelle avec elle, même dans une optique de plaisir unique insouciant et drôle, voire impromptu et inattendu.
La deuxième fois qu'il avait vu cette femme, c'était à une conférence organisée par l'entreprise et dont le sujet était : "Direction/salariés: entre liens ou conflits. " En fait, il avait choisi cette conférence pour y rencontrer de vieilles connaissances et bénéficier d'un après-midi de pseudo-liberté payée par ses employeurs. Cette femme était derrière lui, et avant que la conférence ne commence, ils s'étaient remémorés où ils s'étaient déjà rencontrés.
- Avec Mona, dans les couloirs de l'Institut, avait-elle dit.
- Voilà. C'est ça ! Avait-il répondu.
Et sitôt le petit blanc passé, il avait ajouté :
- Et Mona ? Elle n'est pas venue ?
Elle avait répondu qu'elle n'avait pas pu annuler un rendez-vous d'affaires. Il ne savait pas pourquoi, mais elle avait ajouté :
- Mais je lui dirai que je vous ai vu.
En prononçant cette phrase, elle l'avait bien fixé dans les yeux. Il ne lui donnait pas d'âge. Elle n'était pas moche. Mais ce n'était pas à ce moment-là qu'il l'avait pensé en ces termes. Ils s'étaient souri, puis la conférence avait commencé. À la fin, il n'avait plus pensé à elle et ne l'avait pas revue.
Plus tard Mona lui avait envoyé un mail. Elle lui demandait s'il ne pouvait pas lui prêter un bouquin épuisé qui lui serait fort utile pour mener à bien un audit qu'elle faisait en ce moment pour une boite. Il avait répondu simplement :
Demain midi si tu es libre Chez Pierre.
Bises
Gaby.
Presque instantanément Il reçut la réponse.
O.K.
Mona.
" Chez Pierre " était un restaurant colquet près d'un centre commercial. Le service et la carte étaient corrects. De nombreux cadres y mangeaient très souvent le midi.
Il donna le bouquin à Mona qui rit beaucoup aux propos ambigus de Gaby qui ne manquait pas de tester s'il lui restait quelques soupçons de charme et pourquoi pas, de chances.
Mona rentrait volontiers dans ce jeu-là. À leurs âges, les allusions au sexe ne les impliquaient pas directement, mais leur donnaient l'illusion qu'ils avaient gardé une certaine verdeur et des broutilles post-soixante-huitardes. Mona évoqua alors Fred qui, prétendait-elle, sous des allures b c b g adorait jurer, parler comme un charretier et ne dédaignait pas le verbe cru en matière de sexe.
- Dès qu'elle a fini ses travaux à l'Institut. Elle m'a dit qu'elle se paierait bien une bonne tranche de cul. Elle est drôle. Je l'aime bien.
Elle avait dit ces deux dernières phrases à cinq secondes d'intervalles avec un petit sourire tendre agrémenté d'un soupir complice. Gaby ne manqua pas de relever.
- Je pense que d'ici là j'aurai perdu deux ou trois kilos. Si elle veut m'appeler
Pour voir dans quel morceau elle la veut la tranche.
Elle était partie d'un rire de petite fille rougissante de l'interdit de ces propos en ajoutant sur la fin.
- Chiche ! Je lui dis.
Et voilà
Pourquoi en ce jour printanier devant un expresso bête à pleurer, avec ses Ray-Bahn sur le nez et parfaitement bien dans sa tête, il attendait cette femme, Fred.
La veille, son portable avait sonné en pleine réunion. Gaby avait été pris de cours.
- C'est Fred. Je te dérange ?
Il avait bredouillé un oui-non. Il lui avait fait comprendre que son numéro s'était inscrit en mémoire, qu'il la rappellerait dans l'heure qui suivait.
Au bout du fil dans l'après-midi, tout avait clairement été annoncé. Ils se verraient pour discuter et plus si affinités avait-elle dit d'une voix qui laissait poindre un sourire équivoque. La conversation de portable à portable avait pris un tour coquin. Elle s'était montrée à distance parfaitement libre dans sa tête et dans ses murs.
Gaby avait senti un léger début d'érection. Cela faisait des lustres que la simple voix d'une inconnue à l'autre bout d'un combiné ne l'avait pas mis dans cet état. Une histoire de cul ou une relation adultérine ? Qu'allait-il en être exactement ? Si la première n'implique pas vraiment et amenuise le sentiment de culpabilité, la seconde en revanche peut parfois dévier vers le danger d'une vie parallèle. Gaby était marié à Michelle depuis plus de dix ans. Il avait une fille de quatorze ans. Même si parfois, il s'était retrouvé dans des situations ambiguës, mais néanmoins excitantes avec des femmes, à aucun moment, l'idée d'une séparation d'avec Michelle ne lui avait traversé l'esprit. C'était juste que parfois, il ressentait le besoin de penser qu'il ne vieillissait pas, que ses années de célibat n'étaient pas si loin que ça. Comme il le disait tout le temps à ces femmes d'une soirée ou deux :
- Je n'ai pas eu mon compte à l'adolescence. Mes copains s'emballaient des nanas dans toutes les boums et moi j'étais l'éternel copain de ces nanas. Sauf que la plupart du temps, j'aurai bien aimé les tripoter celles que mes copains avaient et dont j'étais le confident privilégié. Mais je les comprenais tellement bien. Disaient-elles. Avec moi, ce n'était pas pareil. Moi, elle me garderait longtemps.
Mais à ces époques, Gaby s'était surtout ressenti comme émasculé. Il était un ange, mais il aurait préféré être un diablotin. Et quand l'adolescence était morte pour cause de responsabilités familiales, il n'avait eu de cesse que de courir après ces années pourries où il n'avait rien testé, tenté, osé auprès des filles. Il fallait bien le dire, sa vie d'adulte, à quatre-vingt pour cent était le prolongement de sa vie adolescente. Il devenait souvent l'ami des femmes qu'il désirait, rarement l'amant. C'était sans doute pour cela qu'il enviait les camionneurs ou leurs clones, les hommes un peu bruts de pommes dont l'intellect ne s'embarrasse ni de Freud, ni de Chagall et encore bien moins de Patrick Modiano. Leur queue avait plus de boulot que leur cerveau, et tant pis si parfois ils versaient une larmichette sur un amour raté. L'essentiel était de baiser sans se poser trop de questions. Quant à la panne des sens à laquelle ces Marcel devaient être confrontés parfois ; quelle joie d'être persuadé que la femme était seule responsable !
- Elle n'a même pas su me sucer, la salope !
D'ailleurs les femmes intellos bien souvent se roulaient dans la fange avec ce genre d'homme, bien plus qu'avec des André Glucksman, et Gaby en était sûr, même des Philippe Sollers. Celui-ci à coup sûr devait se tirer les femmes abandonnées de ces mêmes camionneurs ou encore des salopes écervelées qui ignorent tout de Michel Foucault.
Voilà pourquoi tout semblait clair avec Fred dès la première conversation ludique téléphonique. On parlait cul, on savait pourquoi on se rencontrait. Il ne restait plus qu'à voir si l'étincelle du premier regard s'allumerait. Comme tous les deux se considéraient comme des intellos, ils semblaient d'accord que ce cul, ces baises à venir devraient être tout de même romantiques et teintés malgré tout de sentiments humains : de l'ersatz d'amour certes, mais un ersatz salutaire. Ni lui, ni elle ne voulait se considérer comme des putes lubriques et pornographiques. Les intellos qui baisent hors mariages ont à cur de préserver leur sacro-sainte image de respectabilité.
Au fond de sa tasse, le sucre s'était déposé. Il apercevait Fred qui faisait une volte face en le cherchant. Quelques secondes où il la regardait sans qu'elle le voie. Quelques secondes pour qu'il puisse se dire si elle lui plaisait ou pas ; si l'image qu'il avait gardé des deux premières rencontres ajoutées à la conversation sur le portable, le satisfaisait encore au point qu'il pouvait fugacement imaginer se retrouver en elle, la baisant avec plaisir. Quand il fut synchrone avec toutes ses pensées, il agita la main en sa direction. Elle le vit et se dirigea vers la table en lui souriant.
Conversations
La réciprocité, ça se ressent tout de suite. Leonard Cohen disait dans une chanson :
we knew we are not new
Nous savions que nous n'étions pas nouveaux.
En lui faisant les quatre bises conventionnelles, c'est cette phrase qui traversa les pensées de Gaby. Un homme de cinquante ans rencontrait une femme désirée et désirante. C'était la même histoire depuis la nuit des temps : cet homme et cette femme n'avaient pas d'âge. Si le corps et ses fonctions biologiques suivaient, tout irait bien. Flash-back vers les seize ans ; il leur suffisait d'y croire.
Sitôt assis, tous les deux savaient qu'ils étaient d'accord pour tout. Il fallait juste laisser faire les convenances et le scénario de la séduction. Une conversation à bâtons rompus, du coq à l'âne, juste pour voir comment ça accroche, comment prend la mayonnaise
L'image de la mayonnaise n'était pas neuve. L'état d'esprit qui animait Gaby ce soir-là n'était fait que de termes simples, à la limite du cliché. Mais les camionneurs qui baisaient ne roulaient qu'avec des idées comme celle-là. Être une fois dans sa vie, un camionneur qui réussit une mayonnaise
Gaby tentait le coup, jouait le jeu. Le serveur se pointa. Gaby émit l'idée d'un apéro. Elle rit. L'alcool pouvait la rendre très gaie. Après elle pouvait ne plus répondre de rien. Gaby, en forme, avait les bonnes répliques :
- Avez-vous l'intention de répondre de quoique ce soit, ce soir ?
- Non
Non
Vous avez raison
Mais il y a très longtemps que je n'ai pas fait don de mon corps à la science.
-
Drôle d'image dont Gaby se débarrassa d'une boutade éculée.
- AH
Désolé
Je m'appelle Gabriel Naro, mais pas Lascience
Elle rit encore, et convint du propos. Elle essaya d'expliquer qu'elle s'étonnait d'être là. Elle claironnait depuis deux ans à qui voulait l'entendre :
- Jamais plus jamais je ne retournerai avec un homme
Je suis même étonnée d'avoir accepté ce rendez-vous !
- Vous vous étiez promis à une vie monastique ?
- Oui
- On dit toujours ça après le dernier amour.
- Moi, je l'avais dit, et j'avais dit que ce serait
le dernier amour.
- Mais qui vous parle d'amour en ce moment ? N'allons-nous pas donner la priorité au plaisir ?
Elle hésita un petit peu et ajouta :
- Oui pour le plaisir, mais j'ai envie de prendre le temps. Si c'est simplement pour me faire sauter ça ne m'intéresse pas.
-
Il fallait être subtil et ne pas prendre ce propos de haut :
- Vous connaissez le tantrisme ? Avança Gaby avec sérieux.
- Vous êtes branché spiritualité orientale, aussi ?
Plutôt que répondre directement à la question, Gaby préférât rebondir sur le " aussi. "
- Pourquoi aussi ?
- Je sais tirer les tarots. Si je n'allais pas à l'Institut, je suivrais ma clientèle.
Elle avait une clientèle. Gaby la laissa raconter sa passion et son esprit vagabonda vers d'anciennes rencontres qu'il avait croisées à des moments cruciaux de sa vie. Des rencontres qui fricotaient avec les sciences occultes ou le paranormal. C'étaient des filles au sortir de l'adolescence qui n'ayant pas eu les réponses affectives voulues, s'étaient tournées vers l'indicible paranormal. Elles cherchaient des réponses ailleurs. Sarah, par exemple, était entrée dans la secte des hommes orange menée par un gourou charismatique aux grands yeux bleus et globuleux qui avait conseillé à ses disciples de vendre tous leurs biens et de lui donner l'usufruit.
La dernière fois qu'il avait vue Sarah, elle partait pour Pondichéry retrouver un mari que le gourou lui avait choisi. Elle avait changé de nom et s'appellerait maintenant Ma-Sara-Lo.
Quelques années plus tard, dans le même genre, il y avait eu Marielle. Elle lui avait dit que quand il lui faisait l'amour, elle quittait son corps, pour atteindre le cosmique sexuel. Elle lui tirait régulièrement les cartes en prétendant que dans une ancienne vie, Gaby l'avait tué d'un coup de couteau dans le dos. C'était pour cela qu'aujourd'hui elle souffrait de lombalgies persistantes. Le corps n'oubliait jamais. Fred palabrait sur la mauvaise représentation qu'ont les gens de " la maison Dieu ". Gaby se souvint que lors de la dernière rencontre avec Marielle, c'était cette dernière carte qu'elle avait retournée sur le carré de soie violet
Marielle
Bien des années plus tard, il l'apprit par Cyril, un ami, Marielle était morte d'anorexie pour avoir obéi à un directeur de conscience qui avait disparu et qui lui avait recommandé de jeûner tous les jours impairs pour libérer ses chakras.
- Ses crachats, oui, avait lancé Cyril.
Marielle et Ma-Sara-Lo étaient-elles des allumées ? Il les avait cependant bien aimées. Il ne le niait pas. Elles l'avaient valorisé. Elles l'avaient remis sur le chemin de son estime de soi. Ils les avaient surnommées ses surs de la miséricorde, du titre d'une chanson de Leonard Cohen, encore. Dans les désespoirs de sa vie, elles lui avaient tenu chaud, veillant sur sa flamme que parfois il avait tenté d'éteindre à tout jamais. Même si vu de l'extérieur leur esprit ne semblait pas d'ici, peu d'hommes avaient été capables d'approcher leur âme. Cela le grandissait de savoir qu'il avait été de ceux-là, que peut-être à un moment de leur vie, il les avait, lui aussi, aidées. Comme un cadavre exquis, sa pensée se figea sur son premier amour, Anne. Ils s'étaient aimés au lycée. Il avait dix-sept ans. Elle en avait quatorze, comme sa fille. Leur amour avait duré deux petites années. Puis, elle avait disparu en le quittant. Quinze ans plus tard il l'avait retrouvée sorcière dans le Lubéron. Elle lançait des incantations aux flammèches qui s'échappent des cheminées. Elle vouait une admiration magique à cette chouette que les paysans appellent la dame blanche. Mais cette femme, Fred ? Etait-elle une nouvelle sur de la miséricorde ? Gaby ne la percevait pas si allumée que ça. À moins qu'avec l'âge, Gaby ait perdu tout discernement.
Ils commandèrent un kir royal tous les deux. Fred répéta qu'il lui fallait faire attention à l'alcool. La conversation n'avait plus rien de conventionnel. Le désir passait de l'un à l'autre. Gaby évoqua la possibilité d'un hôtel. Sans s'en offusquer, Fred lui dit que pour une première fois, elle ne préférait pas. Peut-être à la prochaine rencontre
Le dialogue reprit dans une jouissance verbale qui les excitait tous deux. Tant et si bien que Gaby remarqua que leur bonheur semblait gêner le couple de la table d'à-côté. Visiblement la jeune fille ne supportait pas cet homme et cette femme de plus de quarante ans, qui avaient l'air de si bien s'entendre, qui riaient de tout et de rien et dont le dialogue laissait échapper des mots sans doute obscènes à ses oreilles ici et maintenant : plaisir, jouir
Sucer
Ou des bribes de phrases :
Prend le temps
Baiser en harmonie
Expériences sexuelles
La jeune femme se leva et tourna sa chaise pour ne plus les voir. Son ami lança un petit regard en direction de ces deux détraqués sexuels. Fred et Gaby s'en amusèrent. Le canal s'illuminait de la lumière orangée des réverbères qui se reflétaient en ondulant dans l'eau. La nuit enveloppait doucement le libertinage de Fred et Gaby. Après le dessert, en quittant le restaurant, Gaby empoigna Fred par la taille. Elle lui prit la main. Ainsi ils se dirigèrent vers l'obscurité. Là-bas sous le pont ; là où les arbres pouvaient tranquillement les cacher. Il la prit contre lui et, passant la main sous son chemisier, il rit en lui demandant s'il savait encore faire sauter des agrafes d'un soutien-gorge. Ses gestes là si longtemps inusités lui revinrent facilement. Ses mains malaxèrent les seins de Fred qui telle une adolescente rougissait, en riant. Elle répétait :
- Je ne pensais pas que je pourrais recommencer. Après ce que j'ai vécu
Gaby sentait bien qu'elle voulait se laisser aller à des confidences. Mais il ne les encourageait pas. Après tout, ce qui le faisait bander aussi, c'était de ne pas savoir grand-chose de l'avant de cette femme. Il s'aventura vers son entrecuisse, osa un doigt au bord de sa fente. Personne ne pouvait les voir. S'il avait été plus téméraire, il l'aurait prise là, et tant mieux pour les mateurs. Fred frottait son bassin contre la protubérance du sexe tendu de Gaby, sans pour autant s'y risquer à l'empoigner. Il ne voulait la forcer en rien, pourtant si elle s'était baissée pour le sucer, il l'aurait laissé faire. Elle essaya une nouvelle confidence qui commença par les mots de la phrase précédemment abandonnée.
-Après ce que j'ai vécu dans mon enfance, je suis contente de ne pas en être dégoûté
Gaby sentait bien qu'il fallait lui faire plaisir, la laisser aller à cette confidence.
- Quoi ? Dans ton enfance ? Murmura-t-il en lui infiltrant le médius dans le cul.- Je suis une enfant abusée sexuellement par son père
Tu sais tout le monde pense que je ne suis pas quelqu'un de très net
Gémit-elle alors que Gaby plaquait son visage contre ses seins.
Pour éviter la surenchère de cette conversation qu'il n'aurait pu maîtriser, Gaby remonta jusqu'à ses lèvres, pour échanger un long baiser râpeux. Sa main était revenue à la fente, l'onguent du plaisir de Fred était à présent sur ses doigts.C'est alors qu'elle regarda Fred dans les yeux et avoua :
-Dès que je t'ai vu avec Mona, je t'ai voulu. Et je t'avais remarqué à une autre conférence d'entreprise dans la banlieue Sud. Et puis, à la conférence sur les rapports direction/salariés, j'ai fait exprès de me mettre derrière toi. Je n'ai rien écouté. J'ai passé le temps de la conférence à regarder ta nuque. Je te voulais Gaby. Je te voulais.
Il n'y a pas d'autre expression à employer ici. Plus que l'histoire de l'inceste, c'est cette confidence qui laissa Gaby littéralement sur le cul. Lui n'avait vu Fred vraiment qu'une fois, une seule fois ! L'idée d'une quelconque relation ne l'avait même pas effleuré. Mais elle
Elle l'avait en quelque sorte suivi, espionné presque. Il n'avait plus le souvenir de cette conférence dans la banlieue Sud. Quant à cette autre où sa nuque avait joué un si grand rôle, il ne gardait de Fred que l'image floue d'une D.R.H chic et bien élevée avec qui se disait-il, il n'avait aucune chance. Les gestes érotiques avaient cessé. Gaby était comme abasourdi. Il essayait de le faire comprendre à Fred
Comment lui, lui qui n'avait jamais eu les amours dont il avait rêvé, à part Michelle, sa femme, comment lui, pouvait susciter du désir chez une femme qu'il n'avait même pas remarquée et pourtant désirable ? Durant toute sa vie, il avait toujours couru après le désir de l'autre, n'offrant à celles qu'il convoitait seulement son propre désir qu'elles refusassent et qu'elles troquaient contre une amitié, même éternelle s'il acceptait. Et parfois, il acceptait. Non
Il ne pouvait pas le croire. Il ne le comprenait pas. Il avait cinquante ans, une bonne dizaine de kilos en trop. Quand il était un peu gêné, il pouvait même bafouiller. Pour ne pas trop montrer ses dents qu'il n'avait pas très belles, il réduisait les possibilités de son sourire. Il pouvait être gauche, mal à l'aise dans son corps, dans sa tête. Cet homme qui attire encore et qu'on désire, ce n'était pas lui.
- Non ! Dit-il d'une voix forte, ce n'est pas moi.
Il rit très fort, car ces mots étaient les mêmes que ceux d'une chanson de Dylan :
It ain't me babe NO
NO
NO
It ain't me you're looking for, babe ! Ce n'était pas moi que tu cherchais, chéri
Fred émue par ces mots lui rétorqua simplement :
- Tu te trompes, Gaby. On te regarde. Tu es regardé et toi, tu ne le vois pas.
À partir de ce moment-là, il se tut. Il prit Fred par la main et l'entraîna dans sa voiture comme dans ces films où les teen-agers américains qui n'ont aucun lieu pour baiser s'empêtrent dans les dentelles vichy d'une amoureuse qui porte un appareil dentaire en fer, à l'arrière d'une vieille thunderbird rose.
Il lui déboutonna le corsage et regarda ses seins de femme de quarante-trois ans. Ils étaient gros et beaux, un peu lourds comme dans la chanson de Reggiani. Mais Gaby ne bandait presque plus ou alors pas aussi dur que tout à l'heure.
Les médias parlaient de Viagra, de D.H.E.A. Gaby y songeait parfois. Combien de regards féminins saisis à l'improviste à travers la vitre d'un bus ou le pare-brise d'une voiture au feu rouge avaient laissé sa libido endormie ? Combien de soirées-restau avec des collègues potentiellement baisables n'avaient pas abouti parce que rien n'avait bougé au fond de son pantalon ? Son désir s'était-il appauvri avec le temps ou n'était-ce qu'une conséquence normale du vieillissement des cellules ? Tout n'était pas perdu, puisque Fred avait réveillé ce désir.
- Vous ne voulez vraiment pas que nous allions à l'hôtel insista-t-il.
- La prochaine fois, je vous le promets. Je vous désire tellement que je veux que nous prenions le temps.
- D'accord. Quand ?
Ils fixèrent un rendez-vous en fin de semaine, tout un après-midi. Ce serait chez elle, près de Melun. Elle avait tout prévu. Il pourrait mentir à sa femme. Sa boite organisait un séminaire toute la journée dans le 94. Elle lui enverrait le dépliant. Il viendrait chez elle. Là ils s'offriraient l'un à l'autre dans le stupre tantrique le plus total. Il réclama une autre soirée avant la fin de la semaine. Juste pour se voir, manger dans un autre restaurant, se voir simplement.
- Bien sûr
Dit elle, mais je ne vous demande qu'une chose, quand vous ne serez plus d'accord, partez avec élégance.
Gaby ne comprit pas bien cette phrase, mais ne s'y arrêta pas. Il raccompagna Fred en bas de chez sa sur. Retourner sur Melun cela lui faisait trop loin. C'était un quartier du nord de Paris réputé pour être mal famé. Michelle y avait travaillé comme assistante sociale. Il se souvint être venu la chercher tard le soir en hiver parce qu'elle craignait de se faire agresser. Cette coïncidence de lieu le troubla encore et plus quand Fred lui demanda de l'accompagner jusqu'en bas de la tour pour les mêmes raisons. Sous le porche, il retrouva sa fougue. Il la serra fort contre lui pour sentir sa poitrine généreuse s'aplatir contre son torse. Fugacement, il pensa que les bad-boys du quartier ne s'embarrassaient pas pour tringler de jeunes beurettes dans les recoins des caves en pente. Pourquoi lui, ne le ferait-il pas ? C'était quoi cette idée d'éducation bourgeoise et de libération sexuelle acquise à coups de manifs et de révoltes lycéennes ? Mon cul, oui ! Être camionneur, as de la mayonnaise ou jeunes des cités à risque, il n'y avait que ça de vrai, de nos jours !
Quand il monta dans sa voiture, il restait un peu de shit au fond de la boîte à gants. Il tourna la clé de contact, il avait rajeuni de trente ans. Toute la gomina de sa banane n'était pas partie. Il ne ferait pas d'études, il ne se bornerait qu'à la lecture de Satanik ou de Zembla. Il n'écouterait que Trust, ACDC et Herbert Léonard. Il ne dirait rien à ses parents. Il se ferait tatouer sur l'avant-bras un poignard avec un serpent autour. Il y ferait inscrire :
À la vie, à la mort ou à ma mère.
Sur une radio en entrant sur le périph tout était en adéquation, il passait Stairway to Heaven de Jethro Tull.
Guerlain était un parfum génial. Il ne s'imprègne pas plus de deux heures sur les tissus. Dans moins d'un quart d'heure, Gaby ne sentirait plus Fred. Gaby baissa tout de même la vitre côté passager pour faire un courant d'air.
Deuxième vraie rencontre.
Gaby et Fred s'étaient mis d'accord sur le jeudi suivant. Gaby avait téléphoné à Cyril. Pour se construire un alibi auprès de Michelle, Cyril devait l'appeler le mercredi pour lui proposer inopinément une sortie théâtrale. Ils avaient tout convenu. Comme Cyril avait déjà vu la pièce, il lui avait tout raconté : les acteurs, les moments forts, les moments chiants, il lui avait décrit le théâtre. Tout pour que Gaby puisse raconter à Michelle, après.
Et c'est peut-être le lendemain que ça a commencé à déraper. Fred inondait le portable de Gaby de textos.
Dans le premier, elle lui disait qu'elle l'aimait et qu'elle avait hâte de le retrouver.
Dans le second, elle lui disait que le jeudi suivant elle avait son après-midi, et qu'elle resterait à Paris, qu'elle mettrait une culotte des jours où il se passe quelque chose. Elle avait eu cette expression quand il l'avait raccompagnée chez sa sur, quand il lui avait dit que c'était dommage qu'elle ne se soit pas mise en jupe.
- Nous irons à l'hôtel, si vous le voulez.
- Oui
Peut-être avait-elle dit.
Le soir il trouva un moment pour lui téléphoner. Michelle avait emmené Elsa leur fille, à son audition de saxo.
- C'est génial ! Vous êtes libre jeudi ! Vous avez donc tout l'après-midi pour chercher un hôtel, comme une provinciale qui monte à Paris. Cela renifle moins l'adultère.
- Je ne sais pas si je saurais faire ça.
- Il faudra bien que nous en passions par là.
- C'est sûr. Vous avez raison. Je dois essayer.
- On ne se rappelle pas avant Jeudi, sauf en cas de problème.
- D'accord. Conclut-elle. À jeudi. Vous êtes quelqu'un de bien, Gaby. Nous allons vivre des choses fortes ensemble.
- Vous m'idéalisez de trop Frédérique. Je suis un gars ben ordinaire. Aucune femme ne m'a jamais porté autant d'intérêt. Même si j'en ai toujours eu le désir, je n'ai jamais su être un séducteur.
- Vous vous trompez sur votre compte. Je vous aime, je vous ai aimé de suite parce que vous n'étiez pas comme les autres.
- Vous vous trompez de personne. Ne m'idéalisez pas. Voyons ce que nous saurons faire ensemble, d'abord. Je vous embrasse, à Jeudi.
Pour Gaby, tout aurait dû s'arrêter là jusqu'à Jeudi. Mais un autre texto échoua sur son portable.
G peur 2 ne pas Ozé pour lOtel. Caro mio. Ti amo. FRED.
Gaby ne comprenait pas pourquoi tout d'un coup, elle se mettait à lui écrire en italien. Pour gagner des lettres comme le veut la vague texto ? Et pourquoi faisait-elle un pas en arrière à propos de l'hôtel ? Cyril lui dit qu'il fallait la comprendre que ce n'était pas facile, que peut-être c'était lui qui devait faire la démarche. Être l'homme, après tout. Mais que les réceptionnistes n'en avaient rien à faire, ils avaient l'habitude.
Gaby appela Fred.
- Écoutez
Si vous ne pouvez pas pour l'hôtel, ce n'est pas grave. Mais cela ne doit pas nous empêcher de nous voir, ne serait-ce que pour manger ensemble.
- Vous ne préférez pas que nous attendions le samedi comme prévu, chez moi. Là je me sentirais plus à mon aise. Nous aurions l'après-midi pour nous.
- Si vous voulez, mais cela me semble long, voyons-nous tout de même. C'était si agréable la dernière fois.
- D'accord. Moi aussi je brûle de vous voir.
Mais Fred ne s'arrêta pas là. Le jeudi matin alors que tout était convenu, elle lança un nouveau texto.
Toujours O.K pour ce soir ? Baci. Fred.
Cyril n'avait pas encore téléphoné, mais il le ferait. Alors Gaby renvoya ce simple texto.
OUIII. G.
Prendrait-elle ces trois I pour de l'exaspération ou pour de l'impatience ?
À 20 heures, Cyril n'avait pas toujours contacté Gaby. Avait-il oublié ? Gaby s'enferma dans les toilettes et envoya un texto à Cyril, en espérant qu'il allume son portable.
Tu de V A Pler, non ? Ga.
Ensuite il envoya un E-mail à Fred.
Pas de nouvelles de mon alibi. Je vous appelle demain matin. Je vous embrasse où vous voulez. Gaby.
Quelques minutes plus tard, Fred répondait.
Annulons si vous voulez. Fred.
Et instantanément Gaby répondit.
Je vous dirais demain matin. G.
Vers 21 heures, Cyril téléphona. Michelle ne s'en étonna pas. L'invitation mensongère fut lancée. Gaby renvoya un mail à Fred.
Mettez la culotte des jours où il se passe quelque chose. Love. G.
Gaby attendit un peu. Mais cette fois-ci, Fred ne répondit pas. Tant pis, il lui dirait demain.
Aux aurores Gaby appela Fred sur son portable. Elle n'avait pas ouvert son ordinateur, et n'avait par conséquent, pas eu le dernier mail. Du coup, elle disait n'avoir pas fait d'effort sur sa tenue vestimentaire. De nouveau elle insista. Pourquoi ne pas annuler et s'en tenir à samedi ? Gaby ne voulait pas annuler. Il préférait un pont entre la première rencontre et le week-end programmé sexe. Elle accepta et balança cette phrase énigmatique :
- L'idéal est là si on le veut. À ce soir
À 19 heures, Gaby se gara près du canal à moins de cent mètres de l'hotel Du Nord. La chaleur persistait, mais la soirée allait être douce. Il garda ses lunettes de soleil, baissa la vitre et attendit en écoutant sur une radio périphérique Michel Jonasz qui chantait que les heures passées sans amour sont inutiles. Y avait-il un s ou pas à amour ? Un S.D.F assit par terre une bouteille de mauvais blanc à la main répétait en boucle :" Rien à foutre de la lumière bleue
Rien à foutre
Rien à foutre de la lumière bleue
" Les gens passaient pour s'engouffrer dans le métro. Fred arriva à pied. Elle portait un pantalon de cuir et un imper ocre jaune. Ses lunettes étaient en bandeau sur ses cheveux. Il la regardait arriver. Comme la première fois, elle ne l'avait pas repéré. L'indicible se produisait. La magie n'opérait plus, mais il refoulait cette idée. À mesure qu'elle s'approchait, il la sentait moins désirable, moins désirante. Pourquoi ? Comme la première fois, elle tourna sur elle-même pour le chercher et l'aperçut la tête à la fenêtre de sa voiture.
- Vous attendez quelqu'un dit-elle souriante.
- Oui. Vous.
Il n'y avait rien de spontané. Ils jouaient. Se composaient des personnages. Ils avaient cette fois-ci vraiment leur âge. Écrabouillées les amours de jeunesse. Explosés les rock and Roll. Déjantés. Morte l'adolescence. Un couple. Simplement un couple, à la recherche d'une soirée à combler.
- Où m'emmenez-vous ce soir ?
- Que diriez-vous de manger indien ?
- C'est une très bonne idée. Et puis il faut que je vous dise quelque chose qui ne m'a pas plu et que vous m'avez dit.
- Moi ?
- Et qui d'autre ?
- Quoi ?
- Tout à l'heure quand nous serons au restaurant
Un petit blanc s'installa, un tout petit pas pénible. Un blanc de réflexion durant lequel Gaby sentit qu'elle faisait marche arrière. Un début de déception ? Oh ! Cela ne l'étonnait que très peu. Passé la vague d'engouement des premiers instants, il avait l'habitude que ses rencontres s'étiolent et virent au sentiment amical. Alors, là il reniflait quelque chose comme ça, mais contrairement au passé, il n'en souffrait pas. Une douce habitude
Pour se convaincre qu'il avait toujours les faveurs de Fred, il lâcha le volant d'une main et lui baissa la fermeture de son jean de cuir. Il y hasarda une main qui repéra la frontière de la culotte et qui sentit les premiers poils pubiens. Sans détacher le regard de la route, il essaya d'aller un peu plus loin à l'orée de sa fente. Elle avait légèrement levé les fesses pour lui favoriser le trajet, mais dès qu'elle sentit qu'il allait tenter d'effleurer le chemin mielleux, elle plaqua sa main sur la sienne, le stoppant net. Malgré ce geste, Gaby évalua que tout n'était pas perdu. Elle n'avait opposé aucune résistance dans son aventureuse entreprise.
- Gaby
Ce n'est pas raisonnable. Nous verrons ça chez moi, samedi.
- Alors je n'ai pas droit à un avant-goût aujourd'hui.
- Je ne sais pas. Allons manger. Il faut que je vous dise ma contrariété.
Oui, cela sentait un début de fin. Pendant que Gaby tournait pour se garer, Fred remonta sa braguette. La conversation avait viré cordiale. Fred évoquait l'ambiance hypocrite et coincée de l'institut. Elle affirma que seule Mona et deux autres filles avaient ses faveurs. Gaby écoutait d'une oreille distraite. On ne parlait plus sexe. Il trouva une place devant l'hôtel Bel-Air. Le Kashmir, gastronomie de l'Inde se situait de l'autre côté de la rue. Un refrain traversa subrepticement ses méninges :
Elle portait une cape de Zibeline
En chantant Cashmir de Led Zeppelin.
Il coupa le moteur. Ils restèrent quelques minutes sans sortir de la voiture.
- Et maintenant, me direz-vous ce qui vous a froissé ?
- Oui
L'une de nos conversations téléphoniques
- Ah ? Et laquelle ?
- Celle où vous me disiez que je ne devais pas vous idéaliser
Gaby essaya de prendre la parole pour expliquer son propos.
- Ne m'interrompez pas
Ecoutez
Je vous l'ai dit lors de notre première rencontre, je ne suis peut-être pas quelqu'un de net, mais je sais en tous les cas qui j'aime et comment je veux aimer
Si notre histoire n'est qu'une histoire de baise, arrêtons là de suite, ici et maintenant.
- De m'avoir dit que vous m'aviez remarqué bien avant que je n'imagine une relation avec vous, m'a quelque peu surpris et
effrayé
C'est pour ça
Elle l'interrompit et le début de ses phrases s'accéléra.
- Je ne veux nullement vous bousculez dans votre vie, ni même détruire votre foyer.
- Oui, j'espère que vous n'allez pas me jouer " Liaison fatale
"
- Ni les femmes du marin
Je ne plaisante pas
Je sais qu'à notre âge, recommencer une vie est un challenge. Michelle votre femme, Elsa votre fille
Votre vie est bien huilée. Vos petites sorties extra conjugales
Tous les hommes sont comme ça. Moi, je ne vous juge pas. S'il doit y avoir quelque chose entre nous, cela doit être brûlant et intense. Je vous le répète, je ne veux pas d'une simple baise. D'une histoire de cul, qui se termine après la première coucherie. Quand vous voudrez partir soyez élégant.
- Votre discours me paraît étrange, je pensais que nous étions d'accord. Je pensais aussi que vous aviez compris que je n'étais pas un séducteur machiste, que j'étais honnête envers vous. Il me semble qu'un quiproquo s'est créé.
- Vous me rassurez
Le restaurant à l'air très bien.
C'était un de ces endroits feutrés tout de pourpre tendu avec un décor Kitsch fait de dorures et de symboles rappelant vaguement la vie sur les rives du Gange. Une énorme statue de Ganesh trônait à l'entrée. Pendant que Fred donnait son manteau, Gaby effleura furtivement le bas de la trompe de Ganesh. Le serveur les installa à l'écart des autres tables. Mais d'où il était installé, Gaby pouvait voir les entrées et sortie de la clientèle. À côté de sa chaise derrière la fausse cheminée en stuc, on avait discrètement posé à terre un petit autel où se consumaient quelques bâtonnets d'encens à la gloire de Krishna. C'était sans doute un vrai restaurant indien, la nourriture devait être de qualité, pensa Gaby. Après avoir commandé un apéritif maison fait de rose et de coco, la conversation reprit quasiment au point où elle s'était interrompue.
- Désolé, mais il fallait que je vous dise mon sentiment sur vos phrases. Je n'aimerais pas qu'un doute subsiste, un non-dit ou comme vous le disiez, un quiproquo.
- Ce qui m'avait plu à notre première rencontre, c'était la franchise et les propos directs en matière de sexe. À mon avis, c'est sur ses bases là que nous devrions avancer. Car il s'agit quand même de sexe même si des sentiments nous animent vous et moi, non ?
- J'ai déjà fait l'amour sans aimer et à chaque fois je n'en ai tiré qu'un plaisir froid. Pour vous les hommes, ce n'est pas pareil, ne me dites pas le contraire
Dès que vous avez éjaculé, votre plaisir s'en trouve satisfait. Nous, nous avons besoin de romantisme malgré tout.
- Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s'emmerde en baisant
C'est ça que vous êtes entrain de me dire
- Je reconnais bien là votre humour. J'adore Brassens moi aussi
La tension était retombée. Fred avait retrouvé son sourire. Le discours devenait plus futile, ils parlèrent show-biz, dernier film qu'il fallait avoir vu, échangèrent leur connaissance sur les plats qu'ils avaient commandés, relancèrent le débat sur les têtes pensantes des boites où il bossaient. Ils n'étaient pas d'accord sur la Présidente-Directrice-Générale : Marcelle Andréani. Gaby la considérait comme quelqu'un de brillant d'intègre d'extrêmement cultivée et très proche des gens qu'elle manageait. Fred, au contraire, la jugeait faux cul, brouillon, trop empreinte d'obséquiosité, partiale et larguée sur le réel devenir de leur entreprise. Néanmoins ce différent ne les divisa pas. Ils avaient une vraie conversation avec des points de vue tranchés, mais sur lesquels chacun était capable d'y apporter des nuances. Et c'est peut-être quand même là que ça a encore une fois dérapé sans que Gaby n'y voie le moindre signe.
Fred démontrait à partir d'un cas concret le favoritisme de Marcelle Andréani envers certaines collègues. Dans le hall d'entrée du restaurant se tenaient trois jeunes filles dont l'âge devait s'étaler de vingt à trente-cinq ans. Gaby les observait comme on regarde les clients qui vont et viennent dans un restaurant. On imagine leur âge, leur profession, on se crée des représentations sur telle ou telle personne. On fabule intérieurement sur celle avec qui on s'entendrait ou sur le caractère de telle autre. On exerce pour soi-même ou avec la personne qui nous accompagne nos critiques parfois acerbes sur le vêtement, la coupe de cheveux, le rire, la façon de parler ou le propos que l'on juge con, saisi par hasard. Tout le monde fait ça. Tout le monde a à un moment ou un autre eut le désir de regarder chez le voisin pour acquérir la certitude de sa propre exception. Fred ralentit son discours, l'arrêta et se retourna pour voir ce qui captait l'attention de l'homme avec qui elle dînait. Et elle reprit son discours sur Andréani.
Les trois jeunes femmes furent installées derrière Gaby et Fred. Gaby avait dans son champ de vision le regard de la plus jeune. C'était une de ces jeunes filles modernes et décontractées en jean et pull à même la peau, entre dix-sept et vingt-cinq ans. C'était bien ce qui le captait, c'était de ne pas pouvoir lui donner un âge. Tout comme dans Mort à Venise de Visconti, le compositeur Hasselbach ne peut donner d'âge au jeune éphèbe qui pénètre dans le Hall du Grand Hôtel du Lido. Fred sentait bien l'attraction qu'exerçaient les occupants de la table de derrière sur Gaby.
- Elles sont jeunes, dit-elle.
- Oui
Bien plus jeunes que nous. Répondit Gaby
sans prêter la moindre attention à la formulation de sa phrase. En toute innocence, il poursuivit par son interrogation à voix haute.
- Je me demande quel âge doit avoir la plus jeune
- Tout juste dix-sept ans. Répondit Fred.
- Non
Elle fume.
- Cela ne veut rien dire de nos jours. Non elle est majeure.
Il ne la quittait pas des yeux, et c'était bien le diable si la jeune fille ne l'avait pas remarqué. Un bref instant leurs regards se croisèrent, sans un sourire sans rien. Fred poursuivit :
- Elle vous plaît ?
- C'est le genre de fille que j'aurais voulu avoir à vingt ans
Et que je n'ai jamais eu. Mes copains qui savaient draguer les filles, me charriaient toujours sur mes lolitas. Mais même en vieillissant je n'ai jamais réussi à séduire ces images. À part Michelle, ma femme
Et la conversation sur ce sujet s'arrêta là, simplement. Gaby demanda à Fred la route pour venir chez elle. Elle avait préparé un plan détaillé à partir de la ville de départ de Gaby. Un croquis expliquait la dernière centaine de mètres. Elle lui fit une description sommaire de l'impasse au bout duquel se trouvait le petit immeuble de deux étages où elle résidait. Parfait. Pour plaisanter, puisque tout s'était détendu, Gaby en regardant de l'autre côté de la rue, demanda à Fred si avant Samedi elle ne voulait pas aller réviser après le dîner à l'Hôtel Bel-Air.
Elle feint de rire.
- Je vous l'ai déjà dit pas la première fois. Par la suite, si vous voulez
Et croyez-moi si nous devions aller dans un hôtel, il ne porterait sûrement pas ce nom.
- Et pourquoi ? C'est pourtant un Trois étoiles. La chambre y est au moins à quatre cents francs.
- L'endroit où j'ai été interné par mon père s'appelait la clinique Bel-air. Vous comprenez ?
- Oups
Je comprends. Excusez-moi.
- Ne vous en faîtes pas tout est avalé maintenant. Vous avez payé la dernière fois, ce soir c'est moi.
- C'est sans commune mesure. On partage.
- Il n'en est pas question. On fait comme avait dit.
Elle sortit son carnet de chèque et rédigea le chèque. Sans attendre le serveur, elle se leva pour chercher son manteau. En retrait Gaby laissa un bon pourboire dans l'assiette. Il regarda une dernière fois la Lolita qui ne leva pas la tête vers lui et suivit Gaby, déjà sur les marches du restaurant.
- Et maintenant, où allons-nous ? Dit-il.
- Vous allez me raccompagner chez ma sur.
- On peut peut-être trouver une rue sombre, et se donner un peu de tendresse avant.
- On peut
Mais Paris est bien éclairé ce soir.
- Et si nous faisions comme dans les films ? Je conduis et vous me sucez.
- On peut essayer de faire ça, si vous en avez envie.
- Et vous ? Vous en avez envie.
- Mmmm
J'aime bien
Oui cela ne me déplaît pas.
- Pas de regret pour l'hôtel ?
- Ne revenons pas sur ce sujet, s'il vous plaît.
- O.K chérie.
C'était le premier mot de ce genre qu'il lui balançait. Confusément et malgré son accord, Gaby sentait que Fred n'était pas à ce qui se passait. Distante, mais pas trop, songeuse mais sur terre, inquiète mais souriante. Il avait dit Chéri pour la rassurer, peut-être.
Dans la voiture, Gaby l'attira tout contre lui et l'embrassa à pleine langue. Elle se laissa faire mais elle y mit moins de fougue qu'à la première rencontre. E pour ça que sa bite ne réagit pas ?
- Il y a beaucoup trop de passage dans cette rue. Dit Fred comme pour s'excuser de si peu de passion. Roulons
Gaby mit le contact et déboîta pour sortir. Il s'engagea en direction de la place de la république. Fred fixait le boulevard sans dire un mot. Puis elle se rappela et eut un sursaut enjoué.
- Alors ? J'y vais ? Dit elle en essayant de défaire la grosse boucle du pantalon de Gaby.
- Oui
Allez-y
J'espère que je ne vais pas avoir un accident
- Dites donc c'est une vraie ceinture de chasteté, votre truc
Il s'engagea sur le Boulevard de Magenta qui monte en direction de la Gare de l'Est. Fred en était à lui baisser la fermeture éclair. Mais les neurones de Gaby ne s'étaient pas mis en mouvement et sa bite restait aussi flasque qu'un boudin de pâte à modeler. Peut-être autant de simulation de part et d'autre ne favorisait pas son érection. Il arriva à un feu rouge où les voitures étaient côte à côte.
- Arrêtez, on peut nous voir
Attendez que je redémarre.
Son pantalon était ouvert. Fred gardait une main sur la fermeture. Aucune partie de leur peau n'avait été en contact. Quand le feu passa au vert elle s'apprêtait à baisser la tête pour découvrir et engager sa promesse. Mais, Gaby lui balança sa réplique.
- Paris est trop éclairé ce soir. Attendons d'être près de chez votre sur.
Elle ne dit rien. Ils rirent tous les deux. Elle le reboutonna. Ils s'approchèrent de la cité sordide où habitait la sur de Fred. Un camion de premier secours de pompiers et une voiture de police tournoyaient de bleu leurs gyrophares. Un attroupement de badauds, de femmes en chemises de nuit tentait d'apercevoir les restes d'un malheur.
- C'est pas pour ce soir. Fit Gaby. Ce sera pour Samedi.
- On verra
Gaby n'entendit pas ce ", " on verra. "
- Si on ne s'appelle pas, c'est qu'il n'y a rien de changé.
- D'accord.
Elle l'embrassa à la va vite et sortit de la voiture. Gaby contourna la foule, et alluma la radio.
Highway to Hell. hurlait AC-DC.
Il changea de station.
Est-ce que tu m'aimeras encore dans cette petite mort ? Souffletait Souchon. Il zappa encore.
À nos actes manqués reprenaient en chur Frederics Goldman et Jones.
Il se décida pour une K.7 qu'il extirpa de sa boîte à gant et la mit au hasard.
Some girls wander by mistake.
Into the mess that scalpels make
Are you teachers of my heart
We teach old hearts to break
(Des filles s'égarent par mégarde/ Dans le fouillis des scalpels/ Êtes vous les professeurs de mon cur/ Nous enseignons aux vieux curs à se briser.)
Susurrait désespéré Leonard Cohen. Ça va c'était ce qu'il lui fallait pour rentrer se blottir contre Michelle. Ah
Vieillir
Aurait pu chanter par-dessus, Jacques Brel.
Troisième et dernière rencontre.
Après ce dîner, Gaby n'aurait pas su traduire par un mot ou une phrase l'amertume qui en découlait. Sans être prophète, sans être voyant, il aurait pu dire la fin. Il la savait si bien. Comme un ancien détenteur d'un record olympique sur le seuil de sa vie, il sentait bien aussi que son cur ne tiendrait plus le coup. Mener de front deux vies parallèles, il l'avait fait, il venait de s'apercevoir qu'il n'en avait plus l'ardeur, ni la jeunesse. Pourtant, quelque chose le motivait encore. Son père avait ce dicton souvent : " Il faut suivre le menteur jusqu'à la porte de chez lui. " Et c'était bien pourquoi, il tenait coûte que coûte à cette troisième rencontre. D'ailleurs, il ne fut absolument pas étonné de recevoir un mail de Fred la veille au soir à 22h 10, lui disant qu'elle préférait annuler la rencontre du lendemain. Le prévenir aussi tard alors que Michelle était persuadée qu'il allait à ce congrès qui lui prendrait toute la journée, était vraiment un peu fort de café. Qu'allait-il faire ? Obéir comme un toutou et errer dans Paris en attendant 19 heures, le samedi soir ? Non pas question. Gaby avait ça de fort, c'était qu'il ne renonçait jamais. Il voulait savoir pourquoi. Un des anciens amours en avait subi les frais. Elle l'avait quittée sans lui donner de raisons précises. Gaby ne comprenant rien de rien, avait frôlé les limites de l'humain. Il avait été jusqu'à dormir sur le palier de celle qui l'abandonnait. Certes cela lui avait valu d'écrire l'une de ses plus belles chansons " le paillasson ", mais aussi un séjour aux urgences d'un hôpital de banlieue pour une T.S. Peut-être était-ce en ça que Fred et lui se ressemblaient. Ils allaient jusqu'au bout, sauf qu'aujourd'hui c'était elle, Fred qui jetait l'éponge.
Gaby en appuyant sur Reply du courrier électronique écrivit :
" Trop tard. Vous m'expliquerez demain. Je serai à l'heure. Love quand même. Gaby. "
***
De bonne heure, Gaby se mit en route ce samedi matin. Il suivit longtemps une autoroute, s'en tint au plan de Fred. C'était loin. Gaby dépassa l'indication de Melun, se retrouva en pleine campagne. Il tourna dans un petit bled. Il était parti depuis plus d'une heure. Sans être vraiment éloigné de Paris, il lui semblait qu'il était ailleurs, sorti du cadre, égaré hors du temps, hors de sa vie.
Il avisa un homme qui chargeait des branchages sur un tracteur.
- Melun, s'il vous plait
- Ouh-laa
Vous lui tournez le dos au moins sur 20 kilomètres, mon brave monsieur. Il va vous falloir reprendre l'autoroute, à 3 kilomètres.
Le voilà reparti dans l'autre sens, pour qui, pourquoi ?
Il entra enfin dans Melun, essaya de repérer les indications sur le bout de papier griffonné de Fred. Là encore, il se perdit au milieu d'une cité qui tout compte fait ressemblait à celles qui cerclent le Nord de Paris. Ce plan avait été fait en dépit du bon sens. Finalement, il l'appela, chez elle. En fait, il n'était qu'à cinq cents mètres de son immeuble. Elle vint le chercher. Ils plaisantèrent léger sur la route et les errances. Il la suivit. Elle habitait dans un immeuble de fonction de deux étages. Il s'installa sur un canapé en rotin aux coussins vert pastel. Sur les murs des cadres champêtres. Une chaîne stéréo d'un autre âge et quelques CD insipides dont le plus récent devait dater des années soixante-dix, un Polnareff. Les fenêtres étaient ouvertes et les rideaux volaient au vent. L 'appartement était exposé plein Nord. Il faisait sombre à 10 heures du matin, sombre et froid. Gaby n'ôta pas son blouson. Elle avait fait du café et avait posé près des tasses un paquet de chouquettes. Il essaya de détendre l'atmosphère plutôt tendue.
- Allez fais- moi visiter, chez toi.
Dans le couloir, ses dossiers professionnels étaient rangés sur des étagères de fer. Sa chambre était sans attrait, simple et face au lit une bibliothèque dont la plupart des livres tournaient autour de l'ésotérisme. Quelques romans qui ne s'associaient pas aux goûts de Gaby : Le Clézio, Mary Higgins Clarke, Nancy Huston, Hélène Fielding et des best-sellers achetés chez France Loisirs. Gaby s'assit sur le rebord du lit. Fred sur un fauteuil de rotin vert pomme. La conversation démarra directe.
Gaby tenait dans ses mains un livre dont le titre était :
" Le tantrisme au service de la vie. "
- Tu l'as lu ? demanda Fred.
- Non
- Moi, je l'ai découvert quand j'étais en H.P.
Gaby se tut. Elle poursuivit.
- J'avais décidé de me faire interner. C'est moi qui l'ai voulu. Il fallait que je me protège de lui. Personne ne voulait me croire. Ni mon frère, ni ma sur. En fait, il cachait l'horreur. Il, mon père, m'avait violée de 7 ans à 15 ans.
- Et ta mère, elle ne disait rien.
- C'est quand ma mère est morte que tout est remonté en surface. Parce que aussi bizarre que cela puisse paraître, confusément je ne savais pas qu'il me violait. C'est à la mort de ma mère que le mal-être est remonté. Je n'étais pas une fille comme les autres. J'étais dans la violence, dans l'excès avec les mecs surtout. Plusieurs à la fois n'importe où n'importe comment. Je donnais mon corps à la science.
- Ah
C'est ça
- J'étais dans l'autodestruction également. Je me mutilais. Les ados font ça, ils se tatouent ou s'écrivent au feutre sur la peau, ou font des alliances sanguines avec leurs copains. Moi, je prenais des aiguilles et j'écrivais en lettres de sang des grossièretés sur mes bras, sur mes cuisses. Je faisais ça la nuit. J'essayais aussi de voir combien de temps, je pouvais résister à la douleur. Avec mes cigarettes, je me brûlais. Une fois je me suis même coupé les cils et rasés les sourcils.
- Une punk au piercing avant l'heure
Fred ne releva pas.
- Et puis je n'admettais pas pourquoi je n'aimais pas mon père. Je culpabilisais sans savoir d'où venait cette culpabilité. Mon frère aîné et ma sur ne savaient pas comment m'aider. Ils m'ont conseillé d'aller chez un psychiatre. Je leur ai dit que je n'irai pas, que c'étaient eux, les anormaux, mais, j'y suis quand même allé. J'ai ouvert le Bottin, j'ai pris mon aiguille, j'ai fermé les yeux et j'ai planté au hasard.
Dr Savignac Hélène : Psychiatre-Psychanalyste.
J'avais vingt ans. C'est là que c'est vraiment remonté. Mais bien comme il faut. C'était comme si je vomissais. Comme si je me vidais. Paradoxalement, cela n'atténuait pas la haine que je lui portais. Lui était arrogant, me disait que j'étais vraiment folle, une affabulatrice. Il avait remplacé ma mère et vivait avec une jeunette à peine plus vieille que moi. Tiens toi bien, même dans un film, on dirait que c'est excessif. Elle s'appelait Frédérique, comme moi. À partir de ce moment-là, mon seul désir était de le tuer. Une fois on s'est retrouvé dans la cuisine lui et moi. Il m'a provoqué. Je ne me souviens plus de ses mots, mais ils étaient humiliants, et sales. J'ai pris un couteau, le grand, le même que celui qu'a l'ogre dans les contes de fées, et je l'ai brandi vers lui. J'avais dans les yeux de la hargne, de la détermination et une enfance à reconstruire. Il a eu peur pour la première fois de sa vie. Il a senti que j'en étais capable. On est resté face à face dix secondes, peut être plus, peut-être moins. Mais cela a été intense, et moche. J'ai senti qu'ils avaient raison. J'étais folle. Fred la folle. Fred la suicidaire. Fred l'allumée. Fred la pute. J'étais bien tout ça au bout du compte. Oui j'étais hors limites, hors la réalité. J'ai lâché le couteau. Je suis sorti et, d'une cabine, j'ai appelé ma psy, d'abord, ma sur ensuite et mon frère. Je me suis assise sur un banc en face de chez lui et j'ai attendu. Quand je suis revenu à moi, ma sur se tenait à côté. Je n'ai plus ouvert la bouche. Elle m'a fait entrer chez mon père. Mon frère est arrivé. Je leur ai tendu le papier sur lequel j'avais noté le numéro de téléphone de la clinique du Bel-Air. Ils ont appelé. Je me suis réveillé deux jours plus tard dans une chambre blanche et sereine. Un infirmier plutôt sympa a dialogué avec moi. C'est lui qui m'a passé les bouquins sur le tantrisme. Voilà, cela fait aujourd'hui 21 ans que je n'ai plus revu mon père.
- On va boire un café ?
Gaby s'assit de nouveau sur le canapé, et Fred à l'autre bout. Il se servit un café, mit le CD de Polnareff. Il exécuta une programmation personnalisée, car il voulait entendre un titre en premier :
" Qui as tué Grand-maman
Est-ce le temps ou les hommes
Qui n'ont plus le temps de voir
Passer le temps. "
Mais Gaby n'était pas au bout de ses surprises. Car Fred enchaîna.
- Gaby, je vous aime bien, mais vous avez été maladroit lors de notre dernière rencontre.
- Qu'est-ce que j'ai encore fait ? répondit Gaby las des revirements de Fred.
- On ne dit pas à une femme avec qui l'on dîne qu'il préfère les lolitas. Vous rendez-vous compte de ce que cela lui renvoie ?
- Oh ! C'est ça ! Mais vous savez, j'aime bien aussi le rock and roll, les plats grecs, Bob Dylan, Francis Bacon et vous n'êtes pas obligé d'y souscrire. Ce n'était qu'un avis en passant sur une image fugace saisie au vol.
- Je ne sais pas si nous pouvons vivre quelque chose ensemble.
- Attendez Frédérique. Ce ne sont pas les bases de départ. Nous voulions nous éclater vous et moi. Et il me semblait qu'au-delà de cette
" éclate "
Disons le comme ça, nous pouvions y mettre quelques sentiments et c'est bien ce qui s'est produit lors de notre première rencontre, non ?
- Je vous le redis Gaby, une histoire de cul, ça ne m'intéresse pas.
- Bon
Je veux bien m'excuser pour cette indélicatesse. Venez vous asseoir près de moi.
Fred accepta. Elle portait un ensemble orange léger, imprimé de fleurs rouges. Peut-être quelque chose de chez Zara, ou Pimkie
Gaby tenta de recentrer sur le sexe.
- Quelle culotte avez-vous mise aujourd'hui.
- Normale.
- Celle des jours où il se passe quelque chose ?
- Je ne pense pas.
Il n'avait rien à en tirer. Gaby jugea qu'il n'avait pas fait plus de quatre-vingt kilomètres de bonne heure un samedi matin, risqué sa relation avec Michelle pour rien. Il se leva d'un coup.
- Bon. J'y vais. Faut pas me prendre pour un con.
Fred ne répliqua pas. Elle rassembla les tasses et le restant de chouquettes sur un plateau et le porta dans la cuisine. Gaby l'attendit sur le pas de la porte à l'intérieur. Fred se dirigea vers lui les mains derrière le dos.
- Si vous voulez nous pouvons rester amis proposa Fred.
C'était bien la phrase qu'il ne voulait surtout pas entendre, Gaby. Toute son adolescence en avait été empreinte. Il avait quarante-sept ans ; quelques kilos de trop, il assumait le moindre de ses gestes et était prêt à prendre des risques. Mais des amies au féminin, il en avait son compte. À son âge, il voulait encore un peu d'insouciance, du sexe et le sentiment que l'âge ne veut rien dire, que la passion existe.
- Sûrement pas. Trancha-t-il la main sur la poignée de la porte. Il ajouta :
- Mais enfin Fred, qu'est-ce que je vous ai fait,ou plutôt qu'est-ce que je ne vous ai pas fait ?
Il n'entendit pas la réponse ; d'un geste net et précis Fred visa au cur. Oui,c'était bien ce genre de couteau que l'ogre possédait.
Dugny juillet 2001
Copyright Albert LABBOUZ Désespoir Production
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