Ithaque
Dimanche 16 août
Il se rappela vaguement qu'Elvis était mort ce jour là. Il ne s'y attarda pas tant il était occupé à trouver une place pour se garer. C'était pire que les autres jours. L'avenue qui bordait la plage était surchargée et il était cul à cul avec les autres voitures. Arrivé au bout de l'avenue, il faisait un demi tour et cherchait dans l'autre sens. Si par bonheur une place se libérait, elle n'était pas pour lui. La voiture devant la lui prenait. À l'arrière les enfants se chamaillaient, et à côté de lui Catherine tentait de garder un calme olympien, malgré la chaleur, l'affluence et la plage bondée. Ils avaient pourtant pris l'habitude de ne venir à la mer qu'en fin de journée entre 16 heures et 17 heures, pour justement ne pas galérer plus d'un quart d'heure à la recherche d'une place pour la voiture et même sur la plage. Jusque là, ils avaient eu de la chance, tout ne s' était pas trop mal passé. Mais aujourd'hui, fin de week-end du 15 août la plage de La Salis faisait mer comble.
- Si on ne trouve pas de place dans les trois minutes, on essaye Cannes, et si c'est pareil à Cannes , on va se promener à pied. Ailleurs
avait il déclaré autoritaire.
- Laisse nous là, cherche une place et vient nous rejoindre. Répliqua Catherine.
- D'accord, on fait comme ça. T'as ton portable ?
- Pourquoi ?
- Si je ne trouve pas une place je vais me promener à Antibes et je reviens vous chercher vers 6 heures.
- Si tu veux.
Il stationna en double file, les enfants prirent leurs seaux, leurs pelles et leurs raquettes de plage, Catherine, la natte dans le coffre. Elle ne désira pas s' encombrer du parasol. Les voitures derrière lui n'eurent pas le temps de klaxonner qu'il partit droit devant lui tenter sa chance une dernière fois. Cinq cent mètres plus loin une Porshe noire quitta son stationnement. Il gara sa 307, ouvrit le coffre et prit sa petite chaise de plage. Il partit rejoindre Catherine et les enfants.
Ils n'étaient pas encore sur le sable. Derrière le muret qui sépare la plage du trottoir, Catherine guettait l'éventuel départ d'une famille qui avait dû avoir son compte d'eau et de soleil depuis le matin. Il fallait faire vite. Ne pas attendre que la place fut totalement libre pour s'assurer d'y poser ses affaires. À ce jeu de " qui chasse l'autre ", il n'était pas mauvais. Il posait sa petite chaise, s'installait pendant que Catherine déployait la grande natte jaune et blanche en osier tressé : 39, 50F à Auchan. Là, c'était une aubaine, ils étaient au ras des flots, disons moins d'un mètre du bord de l'eau. Une place en or. Sans parasol qui vous bouche la vue sur le littoral et l'anse parfaite du cap d'Antibes. Une place de rêve malgré la surcharge au mètre carré de population. Il s'installerait là sur son pliant, ses Ray-Bahn sur le nez. Il se plongerait dans la lecture d'un roman acheté cet hiver, pendant que les enfants chahuteraient dans l'eau et que Catherine irait à la brasse jusqu'à la bouée orange. Pour faire quelques pauses, si la brume de chaleur n'était pas trop épaisse, il sortirait ses jumelles et lorgnerait loin sur les yatchs et autres bateaux de plaisance, ou, jusqu'au bout à la pointe de Saint Laurent Du Var d'où se dressent triangulaires et aplaties les pyramides de la Marina Baie des Anges. Derrière ses Ray-Bahn, il adorait penser qu'il pouvait voir, tout voir sans que l'on puisse savoir ce qu'il regardait. Approchant la cinquantaine, sans être pervers ou mentalement déséquilibré, la vue d'une belles paires de seins ou de fesses bronzées séparées par un tissus de couleur fluo n'étaient pas pour lui déplaire. Catherine était toujours jolie, mais bien qu'elle approchât de la quarantaine, même si elle lui plaisait toujours autant, d'autres images intouchables et somme toute irréelles, lui permettaient de voir où en était le baromètre de sa libido. Voilà à quoi d'ordinaire sur la plage il occupait les deux ou trois heures d'inaction. Venaient s'ajouter les allées et venues des gosses, un Magnum double au caramel et des pensées informes qui passaient sans s'arrêter comme des nuages dans un ciel bleu, et des nuages, ici, il n'y en avait pas. Le ciel, le soleil et la mer comme le chantait il y avait fort longtemps François Deguelt. Pas mal, déjà
Rompu à ce genre de paresse, il parvenait à faire abstraction du brouhaha ambiant de la plage, de l'absurdité de se retrouver entassés mais à plat ventre de ces milliers de gens, pas plus cons que les autres en fait ; ceux qui ont du pognon et qui se paient farniente et cocotiers dans les bleus des mers d'ailleurs loin, très loin de la côte d'Azur.
Il allongea ses jambes. Dans la foule, certes, mais il était bien, sans souci, presque
Il ne restait entre lui et les vaguelettes lascives à peine un mètre. Zen ou presque
Elle s'installa, là entre le mur et le clou. Elles étaient deux en fait. Entre 18 et 23 ans. Magnifiques début de femmes au sortir de l'adolescence. L'une une blonde avec des mèches dans un deux pièces façon léopard. L'autre une brune à l'allure sauvage dans un deux pièces aussi, sans chichi comme mis à la hâte. C'est celle-ci qui, sans gêne et sans permission, posa son paréo en guise de serviette, à ses pieds face à lui, dans le prolongement de ses jambes. Il ne restait à présent entre le paréo et les vaguelettes à peine dix centimètres. La blonde ne lui adressa aucun regard. Elle saisissait bien que cela ne se faisait pas, qu'elles entraient par effraction dans ce semblant de territoire provisoire si durement acquis. Elles rognaient cet ersatz de liberté éphémère. Il n'y avait plus de place, ou alors seulement pour un embryon. La brune avait un regard insolent sous d'épais sourcils. À n'en point douter, elle le mettait au défi. Lui, le bedonnant de près de cinquante ans installé dans un confort sans surprise d'une vie matrimoniale satisfaisante mais rectiligne. Il ne savait pas si il devait croire au hasard. Sûr qu'elles auraient trouvé d'autres centimètres carrés où elles auraient été plus à l'aise
Non, c'était tombé sur lui. D'autres que lui devant l'arrivée de naïades auraient esquissé un sourire, replié un pied, tenté un bon mot. D'autres plus vieux, plus avancés dans la vie conjugale ou la retraite se seraient peut-être emporté, auraient fait un peu de scandale. Lui, entre deux âges, entre deux décennies, s'était tû. Pour unique marque d'hostilité, il se ferma de plus belle, sans le moindre sourire. Il tendit ses pieds un peu plus et observa longuement derrière ses lunettes de soleil, cette belle brune pendant qu'elle s'installait. Debout, elle lâcha ses cheveux noirs. Il l'avait à trente centimètres, en gros plan. Puis elle s'allongea face au soleil, c'est à dire face à lui, c'est à dire son entrecuisse à environs quinze centimètres de son regard. TRÈS GROS PLAN. La culotte bleue délavé de son maillot de bain s'était un peu repliée de sorte qu'il voyait la doublure blanche qui lui rentrait légèrement dans la fente de sa vulve. Elle s'était mal épilée ou peut être l'avait elle fait un peu trop sèchement. Il subsistait comme un léger frottement rougi et la trace des poils ôtés.
Elle fermait les yeux se livrant entièrement au soleil, et, - fallait il être naïve - à lui aussi. Naïve, elle ne l'était sans doute pas, inconsciente encore moins. Qui pouvait admirer comme il se doit, une aussi belle jeune femme si ce n'était un homme de son âge ? Elle en avait à n'en point douter conscience. Les ados en quête de leur premier amour, trop gourmands de consommer vite, ne savent pas poser des regards désirants et érotiques sur les filles qu'ils convoitent. Les vieux comme lui, et ils sont légions, rattrapés par cet enfoiré de temps qui fait vieillir, n'ont de cesse que retrouver des bribes d'amours perdus, de filles en fleurs mal comprises, mal aimées, trop vite oubliée et de toutes façons perdues à tout jamais. Mais les voilà au détour d'un regard de jeunesse, revenus vingt ans en arrière quand ils auraient aimé savoir ce qu'ils savent maintenant. Que de jouissances, de bonheurs pleinement vécus n'auraient-ils pas laissé partir !
Catherine n'était pas encore arrivée à la bouée orange. Les enfants s'étaient faits des petits copains. Il était seul face à cette fille. À présent leurs pieds étaient intercalés. Tout en faisant semblant de dormir, elle balayait le sable d'un pied. Sérieux, profond, quelque part en colère de ce sans gène, il ne bougeait toujours pas. Pas d'un centième de millimètre. L'orteil féminin heurta le sien. Mais comme l'aurait fait n'importe quel orteil heurtant un orteil inconnu, il ne se retira pas par réflexe. Il continua son balaiement. Elle n'ouvrit pas les yeux. Il resta les yeux sur son entrecuisses, imaginant son vagin. Elle replia les genoux comme si elle avait deviné sa pensée. Et le rideau s'ouvrit un peu plus. Combien lui restait il de poils ? S'était-elle tout rasé ? Elle se leva. Encore une fois elle était debout face à lui. Son amie allongée sur le ventre lui adressa la parole. Il ne comprit rien. Elles étaient italiennes ou grecques. Méditerranéennes en tous cas ! Mais il put saisir la demande, elle voulait une cigarette, et le prénom de sa nymphette provocante. Georgia.
C'était la Georgia on my mind de Ray Charles
ou alors c'était la Georgia d'Arthur Penn.
Elle parlèrent quelques minutes pendant qu'elles tiraient sur leur clopes. Puis la blonde se remit sur le ventre et prolongea sa séance de bronzage. C'est alors que Georgia, debout, le regarda droit dans les verres tintés tout en lui souriant. Sourire auquel il ne répondit pas. Puis, comme pour l'amadouer encore plus, elle ôta son soutien gorge, comme un cadeau. La pointe de ses seins fermes et jeunes étaient en éveil. Le spectacle fut alors total quand elle se rallongea sur le dos, les jambes repliées et écartées face à lui comme une femme chez son gynécologue les pieds posés sur les étriers. Catherine sortait de l'eau. Elle écarquilla les yeux en voyant que l'espace vital ne l'était plus. Elle s'assit à même le sable à côté de lui
- Les italiens tous les mêmes ! Sans gêne et compagnie, lui dit il.
- Plains-toi
rétorqua-t-elle en avisant le positionnement de la belle face à lui.
- Peut-être, mais j'aime choisir le film. Et on n'est pas le premier samedi du mois sur Canal.
Était-ce une réelle boutade ou un mensonge pour rassurer sa compagne, la mère de ses enfants ? S'il avait été célibataire dans la même situation se serait-il comporté de la même façon ? L'effleurement des orteils tout à l'heure, n'aurait-il pas été prétexte à une exploration plus avancée ? À un jeu érotique qui aurait pu s'ouvrir sur d'autres plaisirs. Cette femme au sortir de son adolescence n'était elle pas de ces jeunettes qui mouillent pour des hommes plus âgés qu'elles ? AAHH
Laisser son pied remonter le long de son mollet, puis de sa cuisse pour enfin permettre à cet orteil coquin d'essayer d'entrebailler encore plus la frontière de sa culotte bleu délavé et mal mise volontairement. N'était-ce pas une déclinaison de l'expression " prendre son pied ? " Et d'ailleurs ne mouillait-elle pas là, maintenant tandis que son regard d'homme mûr lui caressait la chatte. Ah ! Merci Dieu ! Merci Freud d'avoir inventé le fantasme pour qu'il nous libère et ne fasse pas de nous des assassins et des violeurs en puissance, mais de paisibles pères de famille s'évertuant à maintenir aussi longtemps que possible la flammèche de la jeunesse éternelle !
Georgia se mit alors sur le ventre, sans pour autant resserrer ses cuisses. Son cul. Magnifique, dodu et potelé. Cliché bronzé. Sa culotte n'était qu'un prétexte tant elle lui rentrait dans le fondement, et dans son sexe gonflé et bleu azur. Inaccessible TOISON d'OR ! C'est alors qu'une vague association d' idée lui traversa l'esprit. Georgia était une sirène. Une sirène échouée sur la plage de La Salis. Elle l'avait choisi lui, vieil Ulysse près de sa Pénélope. C'était une réminiscence. Une réincarnation. Il y avait fort longtemps, il ne l'avait pas possédé. Sur son navire, il s'était attaché au mât pour entendre son chant et celui de ses compagnes. Elle revenait après des siècles pour se venger ; pour l'emmener pour de bon. Là où le miel coule dans les rivières et où le lait arrose les plaisirs de la vie. Là où les plages sont des paradis fleuris de femmes et de filles toutes entières dévouées à lui seul. Georgia sirène des sirènes l'avait aimé, tandis qu'il voulait retourner à Ithaque. Elle lui avait dit :
- " Viens donc
Par ici, fameux Ulysse, gloire des Achéens ! Arrête ton bateau pour écouter nos voix. Personne ne passe par ici, dans son noir vaisseau, sans écouter les chants de miel de nos lèvres. C'est un plaisir après lequel on s'en retourne plein d'usage et raison, car tout ce qui advient au monde, nous le savons. "
Ses compagnons avaient resserré ses liens un peu plus fort et le navire était passé. Georgia avait perdu le seul amant dont elle avait rêvé. Céder à la tentation n'est-ce pas le seul moyen de ne pas vieillir, de se sentir encore en vie ? Ah
Les regrets
- Je vais voir ce que font les enfants dit Catherine
Bon film
ajouta-t elle.
Il ne répliqua pas. Intuition féminine, Georgia se releva de sa menteuse sieste. Elle avait senti le départ de Catherine ou l'avait-elle orchestré ? Elle alla se poster face à la mer les poings sur les hanches comme dans cette pub de Jean François Jonvelle qui avait fait scandale et où la fille promettait d'enlever le bas dès la semaine prochaine. Que mijotait la sirène ? Elle s'avança timidement dans l'eau et marcha doucement. À cent mètres, elle avait de l'eau jusqu'à la taille. Il la fixait toujours. Sentait elle son regard dans son dos ? Elle s'immobilisa. Son regard lui caressa les épaules passa entre les omoplates, descendit le long de l'échine et remonta jusqu'à sa nuque où là, il s'y attarda. Elle se retourna et lui lança un regard sans sourire. Un regard de bravade, un regard dur comme un défi.
- Alors qu'est-ce que t'attends ? Tu n'es pas attaché aujourd'hui. Tes camarades ne t'ont pas mis de cire dans tes oreilles. Tu as vu ce qu'il est advenu du monde, non ? Ithaque n'existe plus et Pénélope va chez le psychanalyste. Te défileras tu encore une fois ? Il n'est pas trop tard.
Il ne voyait plus Catherine et les enfants. Fort heureusement, il entendit les rires de son dernier, et localisa la famille à trois cent mètres sur la gauche dans l'eau à s'éclabousser et à jouer. Il fut rassuré. Ils avaient prit l'habitude de jouer sans lui. Pénélope ne s'était somme toute pas ennuyée alors qu'il était sur les mers. Georgia le regardait encore. Il rangea ses Ray-Bahn dans leur étui. Il se leva et se dirigea vers elle. Il n'était pas un bon nageur. Elle entama deux brasses, puis trois et plongea au fond de l'eau montrant une dernière fois ses fesses. Un rayon de soleil fit briller une écaille. Il avança encore plus. Il avait de l'eau jusqu'au cou. Bientôt, il n'aurait plus pied. Il aperçut à quelques mètres sa chevelure. Il fit quelques mouvements. Il la suivit. Tout au loin, un radio laser sur la plage, sur le sable diffusait en hommage à Elvis Presley :
Love me tender
Love me sweet.
Dugny
Août 2001
Copyright ALBERT LABBOUZ Désespoir Productions
|