Les jardins du manoir (1980)
Voici loeuvre majeure, loeuvre clé de mon écriture.
Commencée en 1978, sa rédaction prendra fin en 1980, sous le titre "LES JARDINS DU MANOIRS".
Le manuscrit tournera dans les maisons déditions pendant près de DEUX ans, sans hélas jamais rencontré le lecteur qui le recommandera avec chaleur pour être publié.
Cependant, sur les conseils épistolaires de Jean Marc Roberts, alors aux Editions du Seuil
- : " je garderai toujours un oeil ouvert sur votre travail " mavait-il assuré - je repris la rédaction du roman, pour laffiner et en changeai le titre. " LES JARDINS DU MANOIR " devint " COUSCOUS BANLIEUE ". Le mot couscous est évidemment en référence à la graine du même nom, mais certains éditeurs le transformèrent en " coucous banlieues " , ce qui une fois de plus me démontra que les manuscrits nétaient pas toujours lus.
Quoiquil en soit, louvrage se présente sous forme de récits courts, de chroniques retraçant larrivée en France métropolitaine dun petit juif dAfrique du Nord. Dans une petite commune de Seine St Denis où il va grandir, il est confronté à la différence, à lhypocrisie, au premiers émois de la pré-adolescence. Il pose un regard inquisiteur et inquiet sur tout ce qui lentoure. Déjà, il observe sa famille dun oeil critique. A travers des histoires familiales orales quil reconstruit de mémoire, il tente de reconstituer le puzzle de la déchirure algérienne. Cependant, sans le savoir, il vit son enfance, celle qui, lui a-t-on fait croire, lui a été volée en Algérie. Il accentuera au fil des années ce clivage avec sa famille. Juif, il est certes, mais français aussi. Ce qui nest pas pour entièrement satisfaire les désiratas familiaux. Bien avant les notions dintégration, sans men douter, jabordais des thèmes qui aujourdhui foisonne dans littérature ou au cinéma: Tahar Benjelloun, Alexandre Arcady, Michel Boujenah
Cest le roman dune vie, le seul qui mériterait dêtre édité, et dont lactualité garde toute sa force aujourdhui encore.
"Deux extraits situés en début de récit. Le départ d'AlgérieVision des immigrés par les enfants de Métropole."
DÉPART
En Algérie, l' O.A.S et le F.L.N se faisaient la gueule et se tiraient dans les pattes.
De Gaulle avait compris les pieds-noirs et un jour de Juin 1962, il nous fallut prendre un avion avec ma soeur et une voisine, direction Paris.
Gary avait été expédié par mon père un mois plus tôt.
Pour nous les enfants finies les nuits bleues, les nuits blanches, nuits de spleen, nuits d'angoisses et pourtant nuits d'enfance d' Algérie. Nous irions chez mon oncle dans le quinzième arrondissement de Paris. Mes parents restaient dans la tourmente pour tenter de sauver les meubles, la télé, le pick-up et le Pathé-Baby, pour me faire plaisir.
Mon père dit quelques mots à l'oreille de ma soeur. Nous franchîmes le portail du 23 rue du Manoir et ma petite main d'enfant se retrouva enserrée jusqu'à Paris dans celle de ma soeur. Elle ne me lâcha pas d'une minute, même quand elle s'assoupissait.
Le point de départ c'était Oran - La Segna aéroport.
Des gens assis en plein soleil attendaient un avion depuis trois jours et plus. Ils étaient entassés, silencieux. Je ne comprenais pas bien. je ne peux dire aujourd'hui quelles formalités il nous fallut
remplir et quels uniformes nous rencontrâmes. Mais, je sentais que c'était grave, que je ne devais pas lâcher la main de Marlène. J'avais vu ce genre de situation dans un film avec Laurent Terzieff: " Kapo ". Je me souviens que j'avais entendu parler de laisser passer. Et nous ne nous sommes pas assis n'importe où. Madame Houadanna nous certifia qu'avec ce papier nous partirions dans la journée. Elle s'assit et sortit les sandwich au thon du couffin, et la limonade. Et elle se mit à rire, à rire, aux larmes. Elle ne cessait de rire avec des sanglots. Même Fernandel dans "Dynamite jack" ne l'avait pas fait rire autant. Et elle répétait sans cesse: " Tu vas voir, c'est beau Paris! C'est beau! " Et ma main me faisait mal tellement ma soeur serrait. Et je ne disais rien. Oui, il se passait quelque chose de très très grave. Mais quoi?
Le rire de madame Houdanna stoppa net quand on vint nous dire qu'il fallait nous préparer à embarquer sur une Caravelle. Son rire s'éteignit et ses yeux devinrent absents. Elle ne desserra plus les lèvres de tout le trajet. Je demandai à Marlène:
- C'est la même Caravelle que celle de Christophe Colomb?
Une voix derrière nous me répondit:
- Oui, mais avec celle là, nous n'allons pas découvrir l'Amérique!
Des centaines de personnes se retrouvèrent alors agglutinés derrière nous tandis que des soldats maintenaient en place des barrières. Et les barrières se sont ouvertes comme la mer rouge. Mais ce peuple ne désirait pas partir, et pourtant
Tous se mirent à courir comme un troupeau de cerfs affolés par le son du cor de chasse, comme les hébreux poursuivis par Pharaon, comme les indiens des films de cow-boy alors que retentit la trompette de la cavalerie. Et c'étaient comme des centaines d'arbres qui s'arrachaient du sol. C'était comme un nouveau Massada. On entendait des rires, des cris de stridents gémissements. Centaines de spermatozoïdes à l'assaut de la carlingue-ovule, centaines de phalènes imbéciles qui allaient se brûler sur la bête qui ouvrait ses flancs au soleil. Pauvres sphinx dont beaucoup ne renaîtraient jamais de leurs cendres. Une voix plus forte que les autres hurla:
" MEURT ALGERIE! INFIDÈLE! MEURT! "
Et le silence enterra ceux qui parvinrent à trouver une place dans la Caravelle. Même les sourires des hôtesses ne réussirent pas à les réanimer. Le coeur humain a deux ventricules. Ce jour là, ces êtres assis dans cet avion ne vivaient qu'à moitié. Et la caravelle prit les flots sur un océan de larmes silencieuses.
L'avion se posa à Marseille. Mon oncle prévenu par télégramme nous attendait à Orly Paris. Affolé, il alerta les autorités. On lui expliqua que nous finirions le trajet en train et que nous serions le lendemain matin à la gare de Lyon.
Et j'ai vu Marseille, la nuit de la fenêtre d'un car qui nous emmena Gare Saint Charles. Une ville! Des millions de petits points lumineux. J'étais émerveillé.
- Toutes ces lumières !
Tu as vu Marlène? mais comment ils font?
Marlène me serra encore plus fort. Madame Houadanna regarda par la vitre et se mit à pleurer. Moi, je n'avais jamais imaginé l'étendue d'une ville. J'avais huit ans. je n'avais connu que le petit patio du 23 rue Du Manoir. Oran. Algérie. Et en
quelques secondes j'oubliais
J'oubliais les heures d'attente à La Segna, les gens entassés avec bagages, oiseaux, marmaille, piteuses victuailles, souvenirs de famille et regrets éternels. Marseille s'endormait en scintillant comme la voie lactée et moi je m'éveillais et Madame Houadanna en pleurant laissa échapper dans un râle:
- La France
la purée de nos os!
JACKY
Jacky semblait s'être pris d'amitié pour moi, peut-être à cause de mon esbroufe du premier jour. Je n'étais pas dupe. Il se disait sûrement qu'il pourrait se servir de moi, les jours où il ne saurait pas répondre à la maîtresse. A tous les autres enfants, il a dit qu'il ne fallait pas m'emmerder, que ce n'était pas marrant quand on était nouveau. Jean-Louis Plume aussi m'aimait bien. Plus sincère et plus rusé, il avait sans doute compris qu'il fallait mieux m'avoir comme ami que comme rival, surtout à cause de Patricia qui me faisait beaucoup de sourires quand je la regardais en cachette. Dans la cour de récréation, une quarantaine d'enfants s'organise autour de Jack,, le roi et de son bouffon Jean Louis. -Patricia et Anne Marie sont bien sûr, les dames d'honneur, les favorites. Je voyais bien que je ne leur étais pas insensible. C'est d'abord, ce qui embête ces messieurs de la cour. Instinctivement, chacun pour des raisons différentes, ils avaient compris qu'ils devaient compter avec moi! Certains enfants me paraissent sales ou malheureux dans leur pull marron à grosses laines et leurs cheveux mal coiffés. Moi, ma mère, elle m'a plaqué les cheveux à l'eau de Cologne et elle m'a fait une raie sur le côté. Derrière, y en a un qui a crié que ça cocottait. Qu'est-ce que ça voulait dire ça " cocotte " ? Je n'ai pas relevé et Jacky décréta : " et alors ? ça sent bon l'eau de Cologne. " Puis, Jacky m'a demandé si j'étais arabe. J'ai répondu que non. Il n'a pas très bien compris qu'on n'était pas arabe, tout en étant né en Algérie. Il m'a alors demandé si j'étais Algérien. J'ai dit non plus. Il était dérouté et a
insisté:
- T'es quoi Alors?
Je lui ai dit que j'étais français, que mon père avait fait la guerre de trente-neuf quarante- cinq et
que mon grand-père avait fait celle de quatorze-dix-huit.
- C'est pas parce qu'on a fait la guerre, qu'on est français! a rétorqué Jacky. L'Algérie, c'est pas la France. C'est les bicots !
Eh oui, tout le problème avait été là. L'Algérie, c'était pas la France. En une petite phrase, Jacky avait synthétisé le problème algérien et l'Algérie française, le putsch des généraux, l'O.A.S., le F.L.N., Ben Bella, l'indépendance et l'exode des pieds-noirs se retrouvaient condensé dans sa bouche. Mes parents nous l'avaient bien dits qu'en France, on n'était pas chez nous.
En fait, là où voulait en venir Jacky, c'était de savoir si j'étais juif. Pas bête, le Jacky. Il n'était pas chef pour rien quand même. Il trouva un biais subtil, en me demandant si après l'école, je ne voulais pas aller jouer au foot, sur le stade du curé, en face de l'école.
Y aura ceux de l'école Paul Langevin. Et puis, comme ça, tu verras le frère, il est vachement sympa. On l'appelle même par son prénom : Dominique. J'avais répondu que je ne savais pas, que je demanderais à ma mère. Là, j'avais été choqué parce que Jacky, en parlant de sa mère, il avait dit " ma vieille. Ma vieille ? On pouvait appeler sa mère comme ça ? Et dire de ses parents, mes vieux ? C'était quoi ? Tendre ? Agressif ? rancunier ? C'était peut-être un fils de l'assistance publique, Jacky ? Là-bas, si un gosse il aurait parlé de sa mère comme ça, la tannée que son père, il lui aurait mis, purée! Que les cinq doigts de la main, ils lui seraient restés gravé sur sa joue! Et en plus, sa mère, elle lui aurait frotté les lèvres avec un piment de Cayenne. Tellement, le gosse, il aurait été en feu que, " Ouallah!", sur la vie de ma mère, plus jamais de sa vie, il aurait répété ces mots, sans se rappeler le feu, et la foudre parentale.
Quand je me mets à parler comme ça, sans le faire exprès, parce que je m'emporte, tous les enfants rient. Et j'aime bien faire rire des fois, sans le faire exprès. Jacky, me tape sur l'épaule et me dit : t'es un marrant l'arabe. Tu vas être mon pote. J'viendrais chez toi demander à ta vieille, si tu peux venir.
PHRASES DE MA MERE
En rentrant, je raconte, le " ma vieille " ma mère. Et puis aussi, la façon de parler de certains gosses, presque tous. Ils disent plein de mots, dont je ne connais pas la signification. Des fois, ça me gène et je ne vais pas toujours demander ce que ça veut dire. Ils parlent comme des voyous dans les films de Jean Gabin, pourtant, ni Jacky, ni Jean-Louis, ni même Patricia et Anne-Marie ne sont des voyous. Ils ont tous un père et une mère. C'est drôle, hein Man-man? C'est drôle la France !
- Qu'est ce que tu veux, mon fils, on n'a pas choisi de venir ici ... Faut s'habituer. Plus tard, tu te marieras sûrement avec une " patosse", et toi aussi, tu parleras comme ça. En France, ils n'ont pas les mêmes habitudes que nous. Ils paraissent moins respectueux de la famille, des traditions aussi. Les parents, ils font des enfants qu'un jour, ils mettent au travail, dès qu'ils ont seize ans. Et puis, tu sais, c'est des ouvriers. Ils manquent d'argent. La France, c'est pas l'Amérique. Nous aussi, on est des ouvriers. Si on avait été des colons, même en étant rapatriés, on n'aurait pas eu tous les problèmes pour trouver un logement, du travail. Votre père, en ce moment, il se saigne aux quatre veines pour que votre éducation soit parfaite, pour que vous ne manquiez de rien. Il ne veut pas que tu te mettes à travailler à seize ans, comme Gary. Et déjà que Greta, elle a pas l'air d'aimer les professeurs du Collège et que d'ici, elle demande à travailler, comme son frère, y a pas des kilomètres. Tout ça, parce qu'elle veut aller à Paris, tous les jours ... Alors ... Ton père et moi, on veut que tu deviennes quelqu'un de riche et d'intelligent, pour ne pas que tu rencontres les problèmes qu'on a eus, nous, depuis toujours. Toi, tu as le monde devant toi ! Si tu as de l'argent, tu pourras tout faire et envoyer promener ceux qui t'embêteront. Sans patron, tu seras plus libre. Regarde ton père, si ce n'était pas qu'on avait besoin d'argent pour payer le loyer, la salle à manger et la nouvelle télévision, ça fait longtemps qu'il aurait envoyé promener son chef qui l'oblige à travailler aux archives de la compagnie d'Assurances, dans la quasi obscurité. Tu comprends ? C'est pour ça que tu dois choisir tes copains et travailler très bien à l'école. Tu dois montrer aux français, que ce n'est pas parce qu'on vient d'Algérie, qu'on est moins qu'eux ! On est mieux qu'eux ! Nous, notre vie, elle est finie, mais pour toi, elle commence... Bon d'accord, vas-y, chez ce curé, pour jouer au foot, mardi rentre avant que ton père, il arrive. Fais attention en traversant la rue. Si tu transpires, va pas te découvrir. Fais attentions à lui. Je compte sur toi, Jacky, mon fils, hein ? Jacky, ça l'a étonné que ma mère l'appelle son fils. Il a dit que même sa vieille, elle ne l'appelait jamais comme ça. J'ai expliqué que chez nous, les copains de leurs fils, c'était un peu, leur fils aussi. Avant que Jacky n'arrive, j'avais demandé à ma mère, ce que je devais dire si on me demandait ma religion, chez le curé. Ma mère m'avait répondu que je n'avais pas à le crier sur les toits, mais que je n'avais pas à le cacher, non plus. On n'est plus au temps d'Hitler, non ? Et on est en France !
FOOT-BALLES
Sur le terrain de foot du curé, on était au moins vingt par équipe, les gosses de la cité Paul Langevin et ceux de la cité du Moulin, et parfois même ceux de la cité Léguillez. On fait des tournois. Les gagnants rencontraient les gagnants, les perdants jouaient avec les perdants, puis, les gagnants des gagnants affrontaient les gagnants des perdants et ainsi de suite. On ne savait jamais très bien qui gagnait, qui perdait. Ils tapaient dans le ballon à qui mieux mieux, et déboulaient devant les buts comme un troupeau de bisons poursuivis par Buffalo Bill. D'office, on m'avait mis dans les buts. Il me fallait plonger. Je supportais mal les insultes argotiques qui parsemaient les matchés? De mes buts, je les entendais.
Enculé ! Enfoiré ! T'es louf ! Bordel ! J'vais foutre un pain ! T'es chié ! Putain, t'as peur de te salir les arpions ? T'es pas un peu chtarbé comme mec ! Attends, l'baston tt'a'l heure !
J'avoue, j'étais très décontenancé devant un tel vocabulaire. Remarque, ils l'auraient certainement été aussi, si j'avais envoyé du pataouète mélangé à de l'arabe et saupoudré d'espagnol, le tout rehaussé d'accent pied-noir avec les "R" gutturaux. " Rroé !Tché ! Purée ! Tu vas voir la tannée ! Que le coulo y m'tombe par terre. Sur mes os ! " Ou les " R " roulés à l'espagnol : " Arriba ! Errai ! " On disait aussi : " Kss ... Kss ... " pour faire avancer un " brrel. " (un bourricot, quoi!) Et j'aurais pu leur balancer : " Allez, allez, va te chier ! va ! " ou quand ils rataient un ballon: " LARMAH ! " ( aveugle, va !) ou quand un se faisait mal " ECHAH ! " Bien fait ! Mais, il aurait fallu, que j'y mette les gestes, aussi. On frotte le poing fermé dans la paume de la main pour dire " ECHAH ! ".
- Alors moi, dans ces buts " soueds ", ceux d'en face, ils sont arrivés à cinq et ils ont mis " la
- patate ". J'ai pris la balle en pleine poire et d'un coup, je me suis retrouvé, complètement
- " larmah ". La purée ! Oh la vache ! ça fait mal ! Jacky m'a ramené à la maison. Ma mère a
- levé les bras au ciel en criant :
- - Ay ! Imah ! Qu'est-ce qui t'est encore arrivé ? Toujours, tu vas te chercher
- le mal ? Tu peux pas faire attention ?
- Enfin, bref, les mêmes paroles, chaque fois qu'il m'arrive quelque chose.
- Comme cette autre fois à Oran. Là-bas. Dans le patio de la rue Du Manoir, le mouchard,
- l'hélicoptère de surveillance tournait dans le ciel bleu. Je courais dans le patio tout en longueur.
- Je vois courir ce petit garçon d'un mètre vingt. Je le vois courir de dos, si bien que, s'il se
- retourne, il peut apercevoir une fillette qui tend le bras pour le toucher. Mais, il court vite, très
- vite. D'autres enfants, crient, rient. Ils lui disent de toucher le mur, à l'autre bout, vite ! Et ils
- crient, vas-y Théo ! Mais en regardant le visage de Théodore, on remarque qu'il transpire, qu'il
- veut gagner à tout prix. Si l'objectif d'une caméra nous le montrait en gros plan, sortant de sa
- bouche, un bâton de dix centimètres serait visible. Pourquoi ce bâton dans ma bouche ? Pour
- rien. Pour le jeu. Pour le rire. C'est le prétexte, l'enjeu, la possession. Plus le garçon court,
- moins il pense au danger.
- Le danger, c'est loin dehors. Si la caméra était montée sur ces grandes grues hollywoodiennes,
- on verrait où est le danger. Le garçon dans sa cour, ne serait qu'un point minuscule. Le danger,
- c'est près de la cité Perret, là où la télévision ne marche plus. C'est de là qu'on entend notre
- petite musique de nuit, pour agiter notre sommeil. Mitraillettes. Dialogues de sourds. Défis
- inutiles. Sport meurtrier.
-
- La caméra panote.
-
- Le danger, c'est la place D'Armes que mes parents appellent la gueule du loup.
-
- Comme la production avait les moyens, on a carrément mis la caméra sur " le mouchard ".
-
- ça tourne !
-
- Le danger, c'est le village nègre. Notre casbah à nous !
-
- Sourires arabes garantis comme dit lO.A.S.
-
- Extérieur. Fin du jour. Steady-cam. Le producteur a donné une rallonge.
-
- Le danger, c'est le couvre feu, après huit heures du soir. Patrouilles de Gardes Mobiles. Si
- quelqu'un met un pied dehors, ça tire à vue. Tirer à vue, mon père me l'a expliqué, ça veut dire
- tirer sur tout ce qu'ils aperçoivent et qui bouge. Pas ce qu'ils voient, vraiment ! Ce qu'ils
- aperçoivent, c'est pas pareil ! Le danger, c'est la petite balle perdue. Moi, j'imaginais que tous
- ceux qui tenaient un fusil et qui tiraient, parfois, il arrivait qu'une de leur balle continue
- d'avancer, et tant qu'elle ne rencontrait personne, elle poursuivait sa trajectoire. Je pensais que
- cela pouvait durer des journées et des journées, et qu'un jour, cette balle dont personne ne savait
- ce qu'elle était devenue, atterrissait dans la tête d'un passant distrait. En retrouvant la balle
- perdue le passant mourrait.
- Caméra sur l'épaule, comme dans l'année de tous les dangers.
- Le danger, c'est l'attentat. Mon père n'a pas eu le temps de m'expliquer ce mot.
- Le budget de production est dépassé. Plus de film à mettre dans la caméra. On ajoute au stylo :
- le danger, cest pour les Européens, le F.L.N. et pour les indigènes, comme disent les européens, c'est LO.A.S. En ce temps-là, on avait, le danger qu'on pouvait.
- Cut.
Copyright Desespoir production. Albert Labbouz 1980
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