Quand on a grandi et vieilli avec Cohen, quand on a le sentiment que cet homme, ce poète, cet artiste a été un passeur, un transmetteur, un haut parleur de votre vie, quand de l’avoir trop écouté, trop lu on a le sentiment que c’est un miroir, un reflet, un révélateur de vous même ; alors, aller à sa rencontre pour un concert ou pour l’appréhender ou lui parler s’apparente à une quête, une impossible quête. On peut bien rire des fans à midinettes ou à stars avec leur hystérie, leurs collections fétichistes débiles, leur propos infantiles, ceux qui aiment Leonard Cohen ne sont pas loin de leur ressembler s’ils n’y ajoutaient pas une dimension quasi biblique, quasi christique. Cohen les a aidés à un moment de leur vie. Cohen les a sauvés de la mort, de la déprime, de la routine, de la solitude. C’est un terrain glissant, on peut le dire, car la dévotion peut flirter avec le sectaire.
Cohen s’est souvent référé aux dix commandements. Dans ce texte sacré, il est dit aux 3 4 et 5 ème commandements :
3 - Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face.
4 - Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre.
5 - Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point ; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent.
Et pourtant les adorateurs de Cohen dont je fais allègrement partie transgressent quelque peu ces commandements tant Cohen flirte pour nous avec le DIVIN. Il ne s’en cache pas d’ailleurs … Cohen Prophète ? Combien de fois, cette idée a traversé la tête de journaleux et de journalistes, d’écrivains, de chroniqueurs ?… Multitudes de sites, d’ouvrages, de thèses lui sont consacrés. Et même, quand Cohen fuit hors du monde pour un temps, sa parole continue de voyager, de vivre dans le cœur de ses « disciples » malgré eux.
Ce soir-là devant l’Olympia j’ai rencontré des fous et des folles de Cohen au sens sympathique du terme. Judy qui l’a déjà vu plus de cinq fois dans cette tournée et pas seulement en France et qui à chaque fois a payé sa place au prix fort soit plus de 1200 Euros… Jacqueline venue D’Athènes pour l’écouter. Dominique l’admirateur absolu possesseur d’une vertigineuse collection de disques, d’objets et de photos mythiques originales. Sandra désespérait trouver une place. Lorsqu’elle l’a trouvée, elle comptait les jours un par un avec angoisse et plaisir jusqu’au moment du concert. Elle m’écrit :
je suis une inconditionnelle
d'un amour inconditionnel
je crois pour lui
mais je te dirais
on verra......
C'est comme si je revoyais
une part de mon âme
et je me sens entière
et comprise
que je peux enfin souffler
dans cet océan de solitude
où on est les artistes
et amis de L.Co
c'est bien si tu comprends
Amicalement
Sandra
Lucien qui me demandait comment approcher Cohen ne serait ce que pour lui dire sa gratitude. Il m’écrit :
Je serai à l' Olympia le lundi 24 novembre au concert qu'il donne a Paris
J'ai toujours rêvé de dire a cet homme combien il a compté pour moi .
Alors j'ose: si vous êtes a ce concert,vous serrai il possible de me permettre de rencontrer un petit moment cet artiste qui m'accompagne depuis maintenant presque 40 ans.
Et Thibaud discret, humble et silencieux qui chante si bien à sa façon l’étranger et dont on attend avec impatience sa version de L’histoire d’Isaac
Autant d’humains généreux, amoureux, aimables, touchants…L’humanité dans ce qu’elle a de meilleur… DES PARTISANS… !!!!!
Il ne fallait pas en douter cette nuit serait bien. This night will be fine… will be fine.
Et ne le fut-elle pas ? L’Olympia est une église, une cathédrale, une synagogue, un temple. Les fidèles peuvent y communier dans une même catharsis, une même harmonie, une même prière ! Je suis ironique un peu, car je ne veux pas sous-entendre que voir COHEN soit une messe, ou la rencontre d’un prédicateur avec ses ouailles. Cohen est transparent, n’a rien à nous vendre de sa foi, de sa croyance ou de ses doutes. Il chante avant tout sa vie
(Bird on a wire, Famous Blue raincoat Boogie Street),
son chemin (The partisan, Dance me, Halleluyah …In my secret life),
ses errances ( ten thousand kisses of deep Tower of song),
ses questionnements ( First we take manhattan Democracy, Everybody Knows, if it be your will …)
et
ses vieilles amours enfuies ou délétères (Suzanne, Marianne, Rebecca, Janis, Dominique, Anjani …)
Après ses paroles sont si universelles qu’elles pénètrent dans le cœur de celui qui s’y reconnaît et dont la vie a quelques similitudes avec le chemin de cette Homme. Alors, non ! Cohen n’est ni Rabin, ni Gourou, définitivement non !
Cohen sur cette tournée a été très clair. Il a besoin d’argent. Mais ce besoin d’argent est à mon sens, un prétexte, un sombre prétexte car Cohen n’est plus le jeune poète perturbé de ses débuts, ni le suicidaire optimiste de sa trentaine, ni le quadra dandy, ni même l’ermite de sa cinquantaine. Il a prouvé qu’il savait vivre dans un dénuement extrême.
« I choose the rooms that I live in with care, the windows are small and the walls almost bare, there's only one bed and there's only one prayer. »
Il est au bout de sa vie, et il veut encore une fois donner de lui-même et nous redonner cette énergie que les esclaves connaissent si bien. Sans doute la présence d’Anjani y est également pour quelque chose. Il doit payer son loyer dans cette tour de la chanson. Comme il l’a dit à Lyon, les dim dam dom dom de Sharon Robinson et des Webb Sisters sont peut être en fait l’aboutissement de la recherche de sa vie. Il est quasiment inconcevable que Cohen soit vénal. Quand j’écris cela, je parle bien de COHEN, de l’homme, du créateur, pas de son entourage dont je ne sais quasiment rien…
Je suis donc retourné le voir dans ce temple de la chanson avec ses partisans, ceux que je connaissais et les autres dans la foule. Je savais qu’en substance la set-list serait similaire à celle de Lyon. Mais sait-on jamais ? Et il a offert ce qu’il n’avait pas donné à Lyon, plus d’émotion et surtout les chansons que son public français attendait et qui ont résonné d’une bien étrange manière. Je m’attacherai à quelques grands moments d’intensité, d’émotion ou de surprise de ce concert du 24 Novembre.
Premier grand moment :
CHELSEA HÔTEL… interprétée comme au premier jour avec ces 3 mots rajoutés dans le couplet final : MY LITTLE DARLING… suivi immédiatement après par un long monologue où en substance et avec son humour il nous expliqua comment il tenait le coup en citant nombre de médicament contre la déprime, ou certains bêta-bloquant pour la tension artérielle… Je ne maîtrise pas parfaitement l’anglais, mais en substance ne nous disait-il pas que nous étions son meilleur remède. ?
Second grand moment
une trilogie : SUZANNE, GYPSY WIFE, et THE PARTISAN interprété comme s’il était lui-même ce partisan traqué. Tonnerre d’applaudissements quand il chante qu’il a la France entière pour amie, et incroyable standing-ovation de près de cinq minutes si bien qu’humblement en amour il nous signifia de nous rasseoir… Fusent les MERCIS des partisans dans l’ombre du rouge des fauteuils.
Troisième grand moment
I’M YOUR MAN … L’artiste n’est qu’un homme avec ses faiblesses. Il a un trou de mémoire, un blanc en plein milieu de la chanson et les choristes et l’orchestre poursuivent doucement faisant tourner la boucle du couplet jusqu’à ce que la mémoire lui revienne avec sourire.
Quatrième moment
salué comme il se doit : FAMOUS BLUE RAINCOAT réorchestré entre saxo et bouzouki dans une atmosphère glaciale bleutée et figée. Le vol du temps enfin vraiment suspendu : Sincerely L.COHEN et la force de ce moment est que Cohen enchaîne immédiatement par IF IT BE YOUR WILL l’instant de grâce de ce show déjà raconté à LYON… où il est en retrait, chapeau sur le cœur, dans ce même univers bleu statufié par les harmonies magiques des Webb Sisters .
Je pensais qu’il n’y aurait pas d’autres grands moments mais c’était mal connaître COHEN le prophète, Cohen le visionnaire.
DEMOCRACY is COMIN’ TO THE USA …
« I'm sentimental, if you know what I mean. I love the country but I can't stand the scene.And I'm neither left or right. I'm just staying home tonight, getting lost in that hopeless little screen. But I'm stubborn as those garbage bags that Time cannot decay, I'm junk but I'm still holding up this little wild bouquet: Democracy is coming to the U.S.A »
.MAIS bon sang, mais c’est bien sûr, il le savait, il l’avait prédit comme il avait prédit en quelque sorte la chute de l’Amérique : « FIRST WE TAKE MANHATTAN ». Alors le public américain présent en nombre dans la salle éclate de joie et d’applaudissements.
Comme à Lyon, il essaya de nous quitter avec humour et sourire ( I TRIED TO LEAVE YOU ) disant avec joie qu’il est temps qu’on ferme ( CLOSING TIME), mais juste avant la Chorale finale il nous a dit en français :
« Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai… » nous rappelant par la même qu’il n’était qu’un Canadien errant près de la claire fontaine …
Je l’ai bien regardé pendant les derniers applaudissements. Il était fatigué l’homme, un vieil homme heureux et fatigué, les traits tirés et le visage luisant de sueur.
Je n’ai pas pu être aux deux autres dates parisiennes hélas, ni moi ni les autres partisans de ce 24 Novembre. LA crise évoquée avec humour par Cohen dans son remerciement final affecte tout le monde Mais ceux qui seront ces jours précieux nous le diront, nous le chanteront. Mais nous non plus ne nous l’oublierons pas, contrairement à ce qu’il a rajouté dans sa version parisienne du Partisan reprenant le texte original d’Anna Marly:
« Vous qui le savez effacez mon passage… »
Allons Leonard… « did you ever go clear ? »
Copyright ALBERT LABBOUZ . desespoir productions NOVEMBRE 2008
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