LIEU COMMUN (2009)
AVERTISSEMENT ET COPYRIGHT
Cette pièce est soumise au copyright, elle est déposée à la
Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques et à la
Société des Gens De Lettres qui la protège et dont fait partie l’auteur.
Sa représentation, son exploitation, sa diffusion lue ou écrite en tout ou en partie est est soumise à l’accord express de l’auteur.
ARGUMENT
Deux hommes : un juif quinquagénaire et un arabe trentenaire, Richard et Belkacem doivent se rencontrer car ils aiment la même jeune femme Aurélie. C’est elle qui leur a demandé cette rencontre pour qu’ils essaient de se départager eux-mêmes.
En fait…
Richard et Belkacem sont des personnages de théâtre créés par leurs auteurs qui ont les mêmes prénoms qu’eux. Ce sont leurs doubles.
Les auteurs essaient d’écrire une pièce dont Aurélie serait un personnage symbolique représentant la Palestine que juifs et Arabes se disputent.
Réalité et fiction se mêlent car dans la réalité Aurélie est aussi amoureuse des deux auteurs.
Richard et Belkacem auteurs et personnages traverseront diverses phases au cours de la représentation : enfance similaire, amitiés, haine, doute, confusions des sentiments…
C’EST UNE PIECE QUI PEUT SE LIRE A PLUSIEURS NIVEAUX AVEC PLUSIEURS REFERENCES :
Relation amoureuse.
(Entre vaudeville et boulevard)
De Corneille à Courteline en passant par Edmond Rostand et Woody Allen
Histoire générationnelles (entre psychanalyse et roman familial)
De Molière à Peter Brooks en passant par Ingrid Bergman
Conflits tragiques et fratricides
( Entre Histoire et politique actuelle)
De Eschyle à Racine en passant par Shakespeare Sophocle et Edward Bond
Création et réalité
(Entre le théâtre et la vraie vie)
De Becket à Paul Auster en passant par Michel Vinaver et Ionesco.
ACTE 1 SCENE 6
Extraits…
Les personnages
RICHARD :
Quelles sont les situations envisageables ? Moi je n’en vois que deux. Ou c’est VOUS ou c’est MOI…
BELKACEM :
C’est un peu limité non ? Avez-vous seulement pensé qu’après notre rencontre, l’un de nous pourrait se retirer simplement en se disant que son bonheur à elle, ne passe pas forcément par une vie avec soi ?
RICHARD :
Attendez… Si je vous ai bien compris, c’est : « je me barre parce qu’elle ne sera pas heureuse avec moi, mais avec lui … » C’est un peu intello comme réflexion non ?
BELKACEM :
C ‘est un peu ça… Mais ça peut-être aussi… Nous ne pouvons la rendre heureuse ni vous ni moi et c’est ni l’un ni l’autre. Ne voulons-nous pas son bonheur ? Plusieurs questions se posent : son désir est-il l’un de nous, vraiment ? ou doit-on se la jouer égoïste parce qu’elle est belle et plus jeune que nous ?
RICHARD :
Un point en moins pour vous !
BELKACEM :
Pourquoi ?
RICHARD :
Parce qu’elle n’est pas conne non plus et vous ne l’avez pas dite ! Cela signifie que vous la baisez uniquement pour son cul ! Et toc !
BELKACEM :
Quand je la baise, oui, c’est clair, c’est pour son cul, ses seins …Sa jeunesse et sa beauté… Pas vous ? Et si j’ai émis deux hypothèses c’est parce que je suis sûr qu’elle y a sûrement pensé.
RICHARD :
Je vais vraiment vous foutre mon poing dans la gueule...
Il y a une troisième hypothèse… Ni vous ni moi ! Vous y aviez pensé ?
Petit silence… Il se lève, s’arrête un moment.
Je vais chercher une bouteille de bourbon. Je sens que je vais en avoir besoin. Pour le jus d’orange, c’est vous qui voyez mais…Ça ne vous fera pas aller loin…
BELKACEM :
Qui vous dit que je ne vais pas me permettre un écart et commander une vodka ? Demandez une bouteille pour moi.
Richard revient avec deux bouteilles d’alcool et deux verres…
RICHARD
J’ai pas pris le jus d’orange… Démarrez votre écart maintenant…C’est pas encore ramadan non ?
BELKACEM
C’est malin…
RICHARD
Non j’aime bien déconner et être provoc… Ça fait aussi mon charme. Elle adore.
BELKACEM
Alors comme ça vous avez été marié déjà ?
RICHARD
Oui et alors ? Qu’est ce que ça a avoir avec Aurélie ? On est là pour savoir qui doit se retirer non ?
BELKACEM
Vous ! regard de Richard… Non j’déconne… Moi aussi je sais être provoc. Elle kiffe grave ! il sourit. Non je vous demandais ça pour savoir pour comprendre.
RICHARD
Pour comprendre quoi ?
BELKACEM
En fait, je veux savoir si vous avez connu Aurélie quand vous étiez avec quelqu’un ou pas.
RICHARD
J’étais seul. Ma femme m’avait quitté.
BELKACEM
Vous êtes de ces hommes qu’on quitte.
RICHARD
Euh… Je vous paye maintenant ou après la séance. Vous êtes flic ou psy ?
BELKACEM
Bingo PSY !
RICHARD
BINGOPSY c’est un métier ça ? Y a que les Arabes pour inventer des nouveaux métiers…
BELKACEM
Voilà donc le fond du problème. L’amour-propre ! Être quitté pour un homme, ça pourrait passer, mais pour un psy arabe, là ça vous reste en travers.
RICHARD
Écouter bonhomme… Vous n’allez pas me la jouer hautain, libéral, démocrate et antiraciste. D’une, elle ne m’a pas encore quitté et de deux, ça vous la laisserait aussi en berne si elle restait avec le juif dans le pétrole…
BELKACEM
Vous êtes dans le pétrole ? et un peu dans la merde aussi, en ce moment non ?
RICHARD
Je pense que j’aurais vraiment dû vous le foutre mon poing dans votre gueule.
Je m’occupe de raffineries ! Je suis dans le pétrole et depuis que vous existez, je suis aussi dans la merde. Vous voyez ! le pétrole c’est pas que pour les Arabes. Mais la merde c’est souvent pour le juif amoureux ! Alors … Les idées reçues… Et le racisme de base … Pas à moi !
BELKACEM
C’est parce que Freud était juif que vous pensiez vous octroyer le monopole de la psychanalyse ?
RICHARD
OH… Ça va… Rien à branler de votre psychanalyse…
BELKACEM
Peut-être que le problème est là et c’est pourquoi elle veut vous quitter…
RICHARD
Comment ça ?
BELKACEM
Vous avez bien dit : rien à branler …
RICHARD
Oh ! C’est fin… Ça … Jusqu’à preuve du contraire, elle prend son pied avec moi…
BELKACEM
Avec moi aussi, je vous rassure.
RICHARD
Non… Vous ne me rassurez pas du tout. Je ne supporte pas l’idée qu’elle puisse baiser avec vous… Ou même un autre.
BELKACEM
Parce que moi je la supporte, l’idée peut-être ?
RICHARD
Minute Lawrence d’Arabie… J’étais là avant vous… Alors l’idée est plus supportable pour vous non ?
BELKACEM
Lawrence d’Arabie… Des remontées anti-arabes ?… Sans doute dues à votre éducation … Vos parents ne devaient pas aimer les Arabes ?
RICHARD
Détrompez vous. Nous avons grandi avec eux… Nous sommes de là-bas.
BELKACEM
De là-bas ?
RICHARD
Mon père est de SIDI FEROUCH et ma mère d’OUJDA en Algérie… Mais j’ai passé les huit premières années de ma vie à ORAN. L’Algérie ? ça vous dit quelque chose ?
BELKACEM
Intéressé…
À ORAN ?
RICHARD
Oui à ORAN… L’indépendance de l’Algérie ? L’exode des pieds-noirs ? ça vous dit quelque chose ?
BELKACEM
La colonisation ? La torture ? Les villages du Constantinois mis à sac ? ça vous dit quelque chose ?
RICHARD
J’étais un gosse… Je croyais ce que pensait mon père … Alors les infos, les intox de l’époque… Mais on est venu là pour refaire l’histoire et régler les conflits judéo-arabo ou pour savoir qui va rester avec notre amour ?
BELKACEM
Écoutez … Moi je pense que se connaître vous et moi un peu mieux nous aiderait à mieux comprendre ses choix, à elle, et savoir où peut se trouver notre place.
RICHARD
Vous me recommencez le coup de l’analyse psy ? ça vous arrive de vous mettre à distance de votre rôle socio professionnel ?
BELKACEM
Quelle agressivité constante ! ça vous arrive de laisser tomber la méfiance, c’est parce que je suis arabe que vous vous êtes sur vos gardes ?L’Arabe est félon, vil et traître comme dans les films en Noir et Blanc des années cinquante, genre le voleur de Bagdad ou Casablanca… J’ai beau essayer comme vous dites de mettre à distance mon métier, je ne peux m’empêcher de penser que quelque part vous n’avez pas résolu votre fantasme incestueux et que vous êtes toujours coincé avec votre éducation et votre enfance et … Votre père …
RICHARD
Là, vous poussez un peu loin … Ça me fait chier d’avoir à vous rendre des comptes sur ce que je suis et pourquoi je l’aime et pourquoi elle m’aime. Ça m’emmerde d’avoir à fouiller au tréfonds de mon âme pour vous expliquer pourquoi c’est avec moi qu’elle doit rester . ça me casse les couilles votre pseudo condescendance et votre étalage de savoir. Je ne suis pas dupe, cela ne vise qu’à me rabaisser pour que je vous dise au bout de compte, elle sera plus épanouie avec vous parce que vous êtes plus brillant que moi. Je pensais que cette rencontre serait une sorte de vaudeville, une comédie un poil rigolote et là on s’embraque dans des scènes de réflexions intello-psycho-historiques. C’est gonflant.
BELKACEM
Il rit
Chier… Emmerdes. Tréfonds. Couilles. Mais non … Ce n’est pas intello… C’est scatologique.
Il lui sert un verre.
In vino veritas comme disent les Chrétiens … Buvons… Ça nous aidera. Et si vous ne voulez rien me dire sur le début et sur l’Algérie. Je vais vous dire moi… Pour preuve que je ne cherche pas à vous faire parler mais que je suis capable de me livrer aussi. Je suis psy, mais je ne suis pas tout le temps au boulot. Le gynécologue, peut faire l’amour normalement. NON ? alors le psy peut aussi se confier.
RICHARD en vidant son verre cul sec.
Si ça vous amuse. Allez-y, moi je ne vois pas ce que ça changera …
BELKACEM
Si j’ai tiqué quand vous avez parlé d’ORAN, tout à l’heure c’est parce que moi aussi j’y ai passé mon enfance. Ma petite enfance … Comme vous. Nous habitions un immeuble assez vieux, escaliers en pierres pour monter dans les étages. Et une cour intérieure où on jouait au ballon. Nos mères pouvaient nous surveiller des étages, car les étages formaient une cursive avec des rambardes en bois comme des balcons. Mon père en été faisait la sieste à même le sol devant la porte de la maison ouverte. Le rideau de perles en bois rythmait ses ronflements quand une brise sympathique venait nous faire respirer.
RICHARD
Vous vous prenez pour Pagnol ? Vous me la jouez quoi là ? Nostalgique et poète… Rien à foutre des siestes de votre père et de votre Oran. Oui moi aussi je suis né à Oran. Moi aussi j’ai habité dans ce genre d’immeuble, mais nous, on était civilisé. Pendant que votre père se la coulait douce après le repas. Le mien trimait dans un café comme serveur. Vous voyez pourquoi l’Algérie ne s’en sort pas, même aujourd’hui ? Et puis plus rien à foutre de l’Algérie. Vous avez foutu les Européens dehors et vous vous en mordez les doigts sans oser vous l’avouer. Regardez votre président faire des ronds de jambes au notre pour retrouver un peu de considération et de pognon.
BELKACEM
Il rit
Dingue… Votre réplique. Vous dites vous en foutre de l’Algérie, mais là ce sont des relents de colonialisme qui remontent en surface, un soupçon de racisme et je suis sûre que la rage d’avoir en face de vous un Arabe éduqué vous noue les tripes.
RICHARD
Écoutez… Je ne suis pas venu ici faire un débat politique sur l ‘Algérie. J’aime une femme, la même que vous, je suis là parce que je ne veux pas la perdre et que vous vous retiriez du truc. Je la sais déboussolée. Je sais que vous ne tiendrez pas six mois avec elle. Je ne veux pas dans six mois la ramasser à la petite cuillère parce que vous serez parti ailleurs conquérir d’autres territoires. Je vous laisse la Palestine et vous me laissez Jérusalem. Vous saisissez ?
BELKACEM
Mais Jérusalem est la capitale de la Palestine. Et cette femme c’est ma Jérusalem. Elle ne vous appartient plus. Le monde est au courant et est de mon côté.
RICHARD
Il rit
Cette femme n’est pas un territoire occupé. Elle existait déjà quand je suis venu devant son mur des lamentations. Elle était en friche, abandonnée, souillée. Grâce à moi elle s’est éclairée, et je prie tous les jours devant elle. Glissant mes petits papiers secrets d’amour et de bénédiction dans ses fentes.
BELKACEM
Poétique et pornographique.
RICHARD
Je vous emmerde. Vous êtes tous les mêmes les Arabes. C’est quand le travail est fini que vous venez voler ce que les autres ont mis des années voire des siècles à rénover ou à créer. Vous n’avez pas changé depuis Ali Baba et les quarante voleurs. |