Rose Noire
J’ai accosté un soir chaud de
Juillet sur une île inconnue. J’étais seul. J’étais perdu. J’étais
fatigué. La lune opaque et moqueuse éclairait ce bout de plage. Sans
demander mon reste, je me suis écroulé sur le sable, espérant qu’un
sommeil réparateur me ferait sinon renaître, en tout cas
m’apaiserait. J’étais dans un premier somme, quand je sentis un
souffle chaud caresser ma nuque. La brise du soir, me semblait-il
dans cette contrée oubliée, était agréable. J’ouvrais un œil comme
lorsqu’on regarde vite fait l’heure sur son réveil avant de se
rendormir pour cinq minutes au matin. Je devais rêver. Une jeune
femme aux cheveux noirs aux yeux soulignés de Khol me regardait en
souriant. Certain de rêver je lui rendis son sourire et je
m’appliquais à imprimer cette image dans les limbes de mon cerveau
pour que le reste de ma nuit soit agréable et pourquoi pas
sensuelle. Je dis sensuelle, car à l’instant précis où je
photographiais mentalement l’inconnue, mon sexe endormi depuis des
semaines se durcit agréablement à tel point que pour retrouver un
peu de ma vie, je glissais la main dans mon pantalon et le saisit
pour qu’il puisse me prouver que j’étais toujours vivant. Je
comptais continuer ma nuit ainsi tant j’étais bien. J’entretenais
dans ma mémoire l’image troublante de cette naïade éphémère pour que
mon désir physique puisse me mener au matin.
« Je me prénomme Morgane, dit-elle »
Sans pour autant ouvrir l’œil, sûr que mon rêve se prolongeait, je
lui répondis :
« Reste près de moi Morgane… Tu es une fée… »
- Parle-moi dit-elle… Si tu veux que je reste, si tu veux que mon
image se grave dans ton esprit.
Les années d’errances sur des mers boueuses avaient sans doute dû
m’abîmer, et ce n’était pas la première nuit où les fièvres me
faisaient délirer comme un soûlard au fond d’une impasse sordide.
Alors je répondis, sans ouvrir les yeux car son image était encore
là. Bronzée, une peau hâlée, des lèvres pulpeuses et ce sourire
hypnotique qui pourrait me perdre.
- Morgane… Tu es la rose noire que j’attendais. Celle qui me
conduira vers l’immortalité. Laisse-moi approcher ma main de ton
visage. Te caresser serait pour moi retrouver ma jeunesse volée par
tant de sirènes menteuses et castratrices.
- Vas-y. Tant que je suis là et que nous sommes seuls, je peux
t’appartenir un peu.
Toujours au fond de ma rêverie, je tendis une main vers son visage
et ses cheveux. Jamais première caresse ne fut aussi troublante,
électrisante. Le grain de sa peau à la paume de ma main était
semblable à la soie outremer que Marco Polo avait dû ramener de ses
premiers voyages. Ma caresse paraissait être la première caresse
incestueuse d’une mère à son enfant nouveau- né. J’en avais caressé
des femmes, mais ma main sur ce visage envoûtant me régénérait. Si
douceur n’était qu’un mot galvaudé dans les dictionnaires, là il
prenait un nouveau sens. Le trouble, tel du venin dans une seringue
s’insinuait dans mon bras, dans mon corps, dans mon sexe. Elle
pencha la tête comme pour reposer son visage dans le creux de ma
main. Ses cheveux longs et noirs effleurèrent mon bras qui
frissonna. L’image de cette fée s’agrandit, et maintenant je
découvrais ses épaules.
- Continue, dit-elle. Parle encore.
- Pardonne-moi ma nuit, dis-je. Je t’abandonne pour un fantôme
venimeux qui vient pour me perdre. Sa présence me rassure et me
trouble. Morgane, tes cheveux sont les fils de cette toile où tu
m’emprisonnes. Mais, être dans une prison dont tu es la geôlière
sensitive me convient tout à fait. J’aime être ton prisonnier,
puisque tu me permets, d’être près de toi et de voler ton parfum qui
court sur ton corps. Tu es la Shéhérazade manipulatrice et sensuelle
qui prolonge ma nuit et tient mon corps en éveil. T’avoir près de
moi est un élixir magique. Et tes épaules qui s’approchent de moi
titillent le désir que j’aie de m’y accrocher pour m’approcher de
tes lèvres sanguines.
- Vas-y… dit-elle… Ne te prive pas. Je veux que ton désir fasse
ruisseler les onguents de mon corps… Seras-tu assez habile pour ça ?
- Je ne sais pas ma troublante. Je veux bien essayer, mais ne me
lâche pas…
- Non… Viens.
Elle était au-dessus de mon visage. Je m’agrippais à ses épaules
comme un convalescent tire sur la ridelle de son lit d’hôpital. Elle
se pencha vers mon visage et je regardais à l’intérieur de son
débardeur. J’étais à deux doigts de défaillir. Je vis ses seins
comme des poires dorées que l’on a envie de manger en cachette sans
en donner à personne. La fragrance qui s’échappait de sa poitrine
m’enivrait. Allais-je pouvoir rester en vie après tant de bonheur ?
J’approchais ma bouche de la sienne que le reflet de la lune rendait
encore plus magique. J’avais soif de ses humeurs, de ses sucs. Elle
me mordilla délicatement et ma langue cercla ses lèvres. Je voulais
prendre le temps d’assimiler cette douceur qu’aucun fruit exotique
ne possédait. Un étrange mélange érotique de fruit de la passion et
de curry. Sa langue se mêlait à la mienne. Du miel de mille fleurs
inconnues envahit mon palais. Et nos visages se caressaient quand
nos langues se déliaient. Ses cheveux me fouettaient amoureusement
le visage et je me disais qu’être blessé par elle serait un plaisir
ambigu mais un plaisir quand même…
- dis moi encore des mots que j’aime… souffla t elle
Je lâchais ses épaules, pour m’offrir le délicat toucher de ses
jeunes seins qui me réclamaient. La paume de ma main convenait
parfaitement au moelleux envoûtant de ses seins adolescents… Je
passais de l’un à l’autre, titillant entre mon pouce et mon index le
téton rosi. Elle devait aimer car elle rejeta un moment sa tête en
arrière, et soupira.
- Je suis en train de me perdre, lui dis-je et c’est bon de me
perdre avec toi. Tu es le poison que j’attendais celui qui me
ressuscitera. C’est toute l’ambiguïté.
Sans que je demande quoi que ce soit, elle ôta son débardeur rayé et
approcha son sein droit de ma bouche. Me voilà devenu Remus tétant
le sein nourricier de la Louve latine. Me voilà enfant incestueux.
Me voilà à la source de la jouissance. Cette fois l’ivresse gagnait
tout mon être… Elle savait jouer avec mes sens, d’autant que
comprenant que mon sexe la réclamait, elle accroupie sur moi, et le
saisit avec ses mains derrière le dos. Elle le tenait juste d’une
main comme un sceptre qui lui appartiendrait. Je lui appartenais.
Elle pouvait tout prendre. J’étais son esclave volontaire. Elle se
mit alors à alterner m’offrant chacun de ses seins à la succion de
mes lèvres. C’était comme deux clochettes qui giflaient mes joues à
chaque fois que ma bouche enfournait l’un ou l’autre et elle tenait
droit et ferme le sceptre qu’elle m’avait volé avec mon consentement
dans sa main. Où étais je ? Où m’emmenait elle ? Je ne m’étais pas
aperçu que son plaisir dégoulinait sur mon ventre … A quel moment
avait elle ôté son shorty ?
Je la saisis par la taille. Une fine rosée de sueur l’entourait… Je
la remontais jusqu’à ma bouche. Elle comprit vite et s’accroupit
au-dessus de mes lèvres, juste assez pour que ma langue l’effleure,
et souligne sa fente humide et chaude… Un liseré de poils soyeux me
chatouillait le visage. J’aurais voulu entrer tout mon visage en
elle pour voir au plus profond d’elle-même… J’aurais voulu qu’elle
m’aspire et que je sois en elle entièrement. Que je sois elle pour
ressentir les battements de son cœur pour moi, pour être dans ses
pulsations sensuelles. Elle était aussi splendide au-dedans
qu’au-dehors. C’était un temple secret, une pyramide aux trésors
insoupçonnés. Maîtresse de cérémonie païenne et sexuelle, elle
m’embaumait de ses sucs, de ses onguents, de ses miels, de ses
nectars… Elle me momifiait. Mon visage, tel une pomme d’amour était
badigeonné de son plaisir… Elle devança ma demande et vint comme
dans une kermesse païenne s’offrir un sucre d’orge qui n’attendait
qu’elle, que sa bouche, que sa langue. Devais-je crier ? Devais-je
hurler ? Elle me rendait fou. Sirène Mante religieuse allait-elle me
tuer définitivement ? Qu’importait, son coup de grâce serait mon
paradis. Elle m’avalait à son tour enrobant sa langue autour de mon
prépuce, engloutissant tout entier le mât de mon plaisir, et pour
m’affoler encore plus, elle gémissait comme une litanie harmonique.
Sa voix était fine et chaude. Je suais tant j’avais du mal à retenir
ce qu’elle voulait engloutir comme le premium de mon miel… Je
résistais pour qu’elle s’affole à son tour et que notre communion se
prolonge.
Tout en elle me captivait. TOUT… Elle était mon obsédante fée, ma
sirène démoniaque, mon venin suave, ma virtuelle infidèle, mon
hypnotique Shéhérazade. Elle était la femme que je n’avais jamais
rencontré, celle que je ne trouverai jamais : ma maîtresse, mon
épouse, ma mère toujours jeune, la petite fille que jamais je
n’aurai. Pour elle je me foutais de tous les interdits, de toutes
les lois, de toutes les règles. Je voulais lui appartenir, je
voulais qu’elle m’aime, je voulais que la jouissance que je pourrais
lui procurer soit la seule dont elle voudrait. Je voulais son
exclusivité. Je voulais aussi qu’elle maintienne en érection mon
sexe fier et que lorsque j’entrerais en son royaume, nous soyons
ainsi longtemps comme deux allumettes jumelles brûlant pour
l’éternité. Je voulais tellement de choses pour elle et avec elle.
Dans l’étreinte que je lui offrais le comprenait-elle ?
M’achèverait-elle à jamais un jour en disparaissant comme elle était
venue ? SI cela était, je ne pourrais pas m’en relever… Vidé de ma
substance, je serai comme la carapace vide de ses crabes morts sur
la grève.
Elle s’assit enfin sur moi, ouverte, offerte, chaude et
dégoulinante. Comme dans un vertigineux grand 8 suicidaire, mon sexe
entra suavement au fond d’elle et alla se cogner contre la paroi de
son utérus. Elle se mordit les lèvres, laissant une gouttelette de
sang perler à ses lèvres. Elle me l’offrit dans un langoureux baiser
rouge sang. Et puis, se redressant fièrement, elle montait et
descendait en cadence sur mon sexe qui lui appartenait à présent.
Mes mains s’aggripèrent à ses fesses agréables rondes et offertes
elles aussi. J’y glissais un doigt car, je voulais que nous soyons
en osmose parfaite par tous les pores de nos êtres. Elle s’ouvrit
encore plus, comme une rose profitant de la brève rosée du matin.
Mon sexe était enduit d’un incroyable élixir issu de mon sperme, de
sa jouissance et de son sang. D’elle-même elle menait mon sexe de
son cul à son vagin. Il voyageait d’Eden en purgatoire dans une
danse frénétique, glissant sans douleur dans l’un, dans l’autre.
Nous n’étions plus sur terre. J’étais soûl d’elle, entraîné dans un
irrésistible tourbillon de vie et de mort. Étais-je encore moi ?
N’étais-je pas elle déjà ? Peut- être côtoyions-nous les anges, le
ciel, le paradis et l’enfer. C’en était trop. TROP ET PAS ASSEZ ! …
Sans aucun doute elle était la gardienne de ces portes de la mort et
de leur attraction fatale vers cet autre monde d’où émane cette
lumière noire, fatale, aveuglante et belle. Je voguais sur un Styx
d’amour et je naviguais en elle, avec elle. Mes viscères seraient
mon offrande dédiée à sa beauté universelle. Je l’inondais enfin et
son cri d’extase en harmonie avec le mien se propagea à travers
l’île tout entière, délivrant une nuée d’oiseaux bizarres et voyeurs
aux ailes brunes qui zébrèrent l’azur un instant. L’un d’eux fondit
tel un avion kamikaze sur mon ventre. J’eus à peine le temps
d’entendre ma belle me soupirer :
- Tu es à moi définitivement. Prends ma rose.
Je tombai alors dans un coma profond qui, m’ a-t-on dit, dura trois
jours. On m’avait retrouvé inanimé sur cette plage, maculé de sang
et les tripes à l’air tenant dans une main une fleur sombre et
inconnue. Comme le refrain d’une chanson inachevée, comme le Citizen
Kane d’Orson Welles et son mystérieux ROSEBUD, je répétai ad
libitum :
- Rose Noire… Rose Noire. Rose Noire…
Copyright A.L Désespoir Productions
SEPTEMBRE 2010
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